Au pied de l’Everest

Miss Hawley, la dame qui écoutait les «stupides alpinistes» de l’Himalaya

A 92 ans, cette Américaine 
est la mémoire vivante 
des montagnes népalaises. C’est elle qui, 
des années durant, a validé les performances des grimpeurs. Rencontre avec une évaluatrice d’une rigueur certaine

Dilli Bazaar, Katmandou. Un quartier, une rue, des voitures, des klaxons. Chaleur, foule, bruit et poussière. On se souvient des instructions: «Au magasin de baignoires, tourner à droite, juste avant l’avenue Putalisadak.» Une petite allée. Et là, plus rien. Dans la cour tenue un garde nonchalant à chaussures cirées, le calme règne. Il y a des hortensias dans les fourrés et des balcons sculptés sur la façade. Devant l’entrée, un avant-toit protège une VW Coccinelle bleu clair.

J’ai rendez-vous avec celle que les alpinistes considèrent comme la gardienne de la montagne. Elle a 92 ans. Cette journaliste américaine vit là depuis 1961, entourée de son cuisinier et de son chauffeur. Son nom, Elizabeth Hawley, évoque toute l’histoire de l’himalayisme. A Katmandou, la rencontre équivaut à une expédition sur un sommet de 8000 mètres au Népal, car c’est elle qui, depuis plus de cinquante ans, recueille les récits des alpinistes, Et qui, suite à un interrogatoire méthodique, donne – ou ne donne pas – son approbation quant à la réussite de l’expédition. Son travail réuni dans une base de données fait d’elle l’incarnation de la mémoire de l’himalayisme népalais. Bien qu’elle n’y ait jamais mis les pieds, les montagnes n’ont plus aucun secret pour elle. Cette cour de justice informelle du milieu alpin, métronome de l’Himalaya, les grimpeurs la redoutent autant qu’ils la vénèrent.

Sur le siège des himalayistes

Devant l’entrée de sa maison, je tremble. Après le palier en pierres polies, il faut monter une rampe d’escaliers de bois sombre. Elle mène à un salon baigné dans l’obscurité. Les volets mi-clos refoulent la chaleur de la ville. Sous une petite lampe d’appoint, une femme travaille à l’ordinateur. Devant elle, assise dans un canapé en cuir, parmi des piles de livres, une petite dame courbée parcourt les pages immenses de l’International New York Times. A mon arrivée, elle lève à peine la tête, marmonne un mot que j’identifie comme étant une salutation et montre, d’un geste las, le fauteuil en face d’elle. «Asseyez-vous!» ordonne-t-elle. Son anglais grince à l’américaine. Je sais qu’elle ne parle pas d’autre langue et qu’elle n’a jamais voulu apprendre le népalais. Le silence règne et derrière des lunettes posées au bout de son nez, elle me suit du regard jusqu’au siège qu’elle indique. C’est un fauteuil simple, sans chichi. Du bois et du cuir.

J’imagine tous ces légendaires himalayistes qui ont dû s’y asseoir. Le pionnier de l’Everest, Edmund Hillary, son fidèle ami, y a passé beaucoup de temps, abattu par la mort subite de sa femme et de sa fille dans un accident d’avion. Reinhold Messner, le Tyrolien, s’y installait pour faire part à une auditrice attentive de ses projets démentiels sur des sommets encore peu connus. Malgré les apparences, le siège n’est pas anodin. Je m’y assieds du bout des fesses.

«Tout! Je veux tout savoir!»

Autour de nous, les murs sont couverts de bibliothèques pleines de bouquins. «Annapurna», «Everest», «Makalu»: les noms des montagnes résonnent entre les meubles. Des peintures tibétaines ornent les murs et une grosse armoire occupe une partie de l’espace. C’est dans ses tiroirs que Miss Hawley a rigoureusement classé toutes ses notes. Par année, par sommet et par expédition. Ces papiers constituent une part d’elle-même. Elle y a dédié sa vie. «Ce n’était pas une passion, c’était un souci du travail bien fait», glissera-t-elle plus tard. Pas une passion? On a du mal à le croire. Autant qu’elle a du mal à cesser de travailler. Depuis dix ans, elle a dû se résoudre à déléguer, peu à peu, une partie de ses activités. L’Allemande Billi Bierling, entourée d’une petite équipe de bénévoles, lui succède. Et tous les soirs, lui transmet un rapport détaillé de ses entretiens.

Miss Hawley a allongé ses bras sur les accoudoirs, ses deux pieds sont ancrés sur le sol. Son corps frêle flotte dans une chemise boutonnée jusqu’au cou. Elle me scrute, puis desserre les lèvres: «Bien. Que voulez-vous savoir?» C’est elle qui a posé la première question. Je bégaie, balbutie. Par quelle page commence-t-on à lire une encyclopédie? Au fond de moi, je crie: «Miss Hawley! Tout! Je veux tout savoir!»

Elle est venue s’installer ici à 38 ans, alors que Katmandou était encore une cité de bois et de briques. Correspondante pour Reuters, elle s’est très vite immiscée dans le cercle des expatriés où transitaient autant les célébrités du monde entier que les membres de la famille royale népalaise. Son quartier général était le Royal Hotel, un palace tenu par Boris Lissanevitch, Russe exubérant qui échangeait des pierres rapportées par les alpinistes des sommets népalais contre des cakes aux fruits. Prince, princesse, ambassadeurs, explorateurs et écrivains se croisaient dans les soirées de galas.

Elle rencontre Agatha Christie, le roi Mahendra fraîchement intronisé, le premier ministre Koirala. Et elle rencontre surtout Sir Edmund Hillary. «Nous sommes devenus très proches, mais contrairement aux rumeurs, nous n’étions qu’amis», précise-t-elle. A cette époque, le Néo-Zélandais n’était plus à la conquête des sommets. Apiculteur au pays, il venait dans le Khumbu pour y construire des écoles et des hôpitaux. Et pour chasser le yeti aussi. «A Katmandou, on voyait le monde bouger», se souvient la vieille dame. «Je n’ai jamais ressenti le mal du pays. D’ailleurs, à New York, je m’ennuyais.» Elle y avait laissé son père, son grand frère et surtout sa mère chérie. Toutes les semaines, elle lui écrivait une lettre qu’elle postait à l’ambassade américaine.

En 1963, elle lui écrit: «Les montagnes, ici, sont pleines de gens qui veulent coûte que coûte parvenir au sommet. Parfois, j’espère qu’ils restent à la maison auprès de leurs familles.» La vie d’Elizabeth change alors de cap. La journaliste décroche le scoop de sa carrière: le 22 mai, elle rapporte avant tous ses collègues la réussite américaine de la première traversée par l’arête ouest du Toit du monde. Un ami, attaché militaire de l’ambassade des Etats-Unis, qui se trouve au camp de base, lui a transmis l’information en primeur. Willi Unsoeld et Tom Hornbein sont des héros. Une nouvelle voie est ouverte et une traversée inaugurée sur l’Everest.

La «Sherlock Holmes» de l’Himalaya

«A partir de ce moment-là, j’ai réalisé que les nouvelles concernant les ascensions des montagnes népalaises allaient devenir importantes», explique-t-elle. «En revanche, je n’y connaissais absolument rien.» Elle rencontre alors Jimmy Roberts, un colonel de l’armée anglaise, passionné de montagne et expert dans l’histoire de la grimpe. Il lui apprend tout: qui sont ces grimpeurs, comment sont les sommets, les vallées, les habitants. En 1964, il ouvre la première agence de trekking au Népal et lance ainsi la mode des randonnées dans le pays. Contre 500 dollars, il propose une visite de la région de l’Everest aux touristes américains. Miss Hawley assiste à la naissance d’un nouveau tourisme et à l’arrivée de plus en plus fréquente d’alpinistes venus tenter leur chance sur les monts népalais. Elle décide d’en devenir la chroniqueuse. Plus aucune expédition ne lui échappera. On l’appelle alors la Sherlock Holmes de l’Himalaya.

A peine arrivés à l’hôtel, les grimpeurs recevaient un appel. «Miss Hawley au téléphone!» Rarement elle ne lâchait de formule de politesse. Inutile. Elle convient d’un rendez-vous, raccroche le combiné et saute dans sa Coccinelle avec chauffeur. Lors de l’entretien, elle pose toujours les mêmes questions: «Quel sommet visez-vous? Par quelle voie? Combien êtes-vous? Qui sont vos sherpas? Quand pensez-vous monter?» Puis, au retour de l’expédition, elle réitère l’appel, revient à l’hôtel et poursuit l’interrogatoire.

«Un dragueur», ce Messner!

Parfois, certains ne reviennent pas. Et d’autres deviennent célèbres. Comme Reinhold Messner, celui qui l’a le plus marquée. Sans l’avouer, elle aimait son talent et son succès. «Il a beaucoup changé au fil des années», dit-elle. «Quand il est venu ici pour la première fois dans les années 70, c’était un homme simple des Dolomites. Maintenant, il est très sophistiqué. Il possède deux musées, un château sur une colline.» Elle marque un silence, puis lance: «A chaque fois, il avait une nouvelle petite amie. Un dragueur! A l’Ama Dablan, par exemple, il est arrivé en tant que célibataire au camp de base. Quand il est revenu à Katmandou, il était accompagné par une jolie fille. Il l’avait détournée d’un alpiniste qui s’était blessé dans l’ascension et avait dû être rapatrié.» Ce qu’elle aimait chez le Tyrolien, c’était son innovation. «Il osait repousser les limites. Il y allait sans oxygène. En solitaire parfois. Et il a été le premier à grimper les quatorze 8000!» Etait-elle intimidée par ces personnages? «Pourquoi le serais-je?» répond-elle sèchement. Puis elle avoue à demi-mot qu’ils la fascinaient. «Ils sont masochistes! Certains cherchent des réponses, sans doute. Je ne sais pas s’ils les trouvent et je ne sais toujours pas ce qui les pousse à aller si loin.»

Mais ces questions ne faisaient plus partie de son travail. Ce qui lui importait à Miss Hawley, c’était les faits. Rien que les faits. Si par malheur un récit n’était pas cohérent, elle mettait le grimpeur au pilori, lui demandait plus de précision, de réflexion et parfois, intraitable, elle tranchait: «Désolée Monsieur, mais vous vous êtes arrêté 50 mètres sous le sommet.» Et elle partait en laissant le grimpeur accablé. Rencontrer Miss Hawley était une seconde épreuve à surmonter après le sommet. C’était l’examen de fin de séjour et il fallait y être préparé.

«Nous ne sommes pas des arbitres»

«J’ai malgré tout beaucoup fonctionné sur une base de confiance. Et c’est ainsi que Billi travaille aussi aujourd’hui. Nous ne pouvons pas toujours tout vérifier. Mais parfois, certains récits ne correspondent pas à ceux qui nous sont rapportés.» Quand l’ascension demeure douteuse, Elizabeth et Billi notent le mot «contesté» sur le dossier. «Nous ne sommes pas des arbitres, nous rapportons les faits. C’est tout. Et si les grimpeurs mentent, c’est surtout leur conscience qui sera lourde», insiste-t-elle.

Il y a chez Mlle Hawley une certaine rigueur. Certains la disent robotique. A-t-elle déjà été amoureuse? «Bien sûr, que croyez-vous? J’ai 92 ans! Mais ce n’était pas d’un de ces stupides alpinistes.» Elle sourit en coin. C’est la première fois. Puis elle anticipe: «Vous voulez savoir de qui? Eh bien ce ne sont pas vos affaires. De toute manière ça n’a pas marché. Je n’aurais pas pu être une bonne épouse. Je suis trop indépendante. Et en plus, je ne sais pas cuisiner.»

On raconte qu’à la fin de ces entretiens, si Miss Hawley avait apprécié le grimpeur, elle lui demandait: «Quand revenez-vous à Katmandou?» Mais il fallait comprendre: «Quand revenez-vous me voir?»


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