Un petit pas pour Jemima Morrell, un bond de géant pour l’humanité – et pour la Suisse. En juin 1863, une Anglaise d’une trentaine d’années met le pied sur le sol helvétique avec un groupe de compatriotes, dans le cadre du premier tour du pays organisé par le voyagiste Thomas Cook. De Genève au Rigi, via Loèche-les-Bains et Interlaken, l’équipée – consignée par la jeune femme dans un journal publié – marque l’avènement simultané du tourisme de masse et de la Suisse moderne, selon Diccon Bewes. Britannique expatrié à Berne, remarqué en 2010 avec Le Suissologue. Un regard anglais sur la Suisse (publié en 2013 en français, Helvetiq), l’auteur refait le voyage de Miss Jemima dans son nouveau livre, Un Train pour la Suisse .

Samedi Culturel: Nuées de mendiants qui se ruent sur les voyageurs, vallées peuplées de goitreux atteints de crétinisme alpin… La Suisse que décrit Miss Jemima est étonnante.

Diccon Bewes: En dehors de Genève, Zurich et Bâle, le pays était très pauvre. Le salaire journalier dans une ferme ou dans une usine correspondait au prix du petit déjeuner de Miss Jemima dans son hôtel. Le guide de voyage qu’elle avait dans ses bagages suggérait de ne jamais sortir sans un peu de monnaie dans les poches – la seule manière de se débarrasser des mendiants… Cela rappelle les récits des touristes occidentaux dans l’Inde actuelle, plus que la Suisse telle qu’on la connaît. Le tourisme a largement contribué à changer cela.

En quoi ce voyage est-il nouveau?

Avant Thomas Cook, le voyage à l’étranger était réservé aux riches qui avaient le temps et l’argent nécessaires pour faire ce qu’on appelait le Grand Tour. Grâce à Cook, les gens des classes moyennes – apparues en Grande-Bretagne dans le sillage de l’industrialisation – peuvent envisager de sortir de leur pays pour leurs vacances. Cook avait déjà tenté d’organiser des voyages en Belgique et à Paris, mais il avait perdu de l’argent. Ses trois tours en Suisse de l’été 1863, avec quelque 500 personnes au total, ont été les premiers à avoir du succès.

La Suisse avait déjà une placespéciale dans l’esprit des Anglais.

Oui, pour deux raisons. La plus récente, c’étaient les alpinistes. De la pointe Dufour en 1855 au drame du Cervin en 1865 (qui mettra fin à l’âge d’or de l’alpinisme), plusieurs sommets alpins ont été gravis pour la première fois par des Britanniques. Ces pionniers étaient célébrés par la presse comme des héros: pendant que l’Empire s’étendait partout sur la planète, eux conquéraient des montagnes en Suisse… L’autre raison, ce sont les romantiques. Joseph Turner avait peint les paysages alpins, Lord Byron et William Wordsworth avaient fait des Alpes une utopie romantique, dans des poèmes que les classes moyennes lisaient. Thomas Cook n’a lui-même jamais été en Suisse lorsqu’il organise ce premier tour. Mais il est persuadé que ses compatriotes seront attirés par la Suisse à cause de ces images idéalisées. A la différence de Byron ou de Dickens, qui venaient en Suisse pour trois ou quatre mois et prenaient une maison, Cook organise des tours de deux semaines et transforme la Suisse en destination de vacances. Air frais, chutes d’eau, prairies, montagnes: dans une Grande-Bretagne de plus en plus industrielle, cela devient LA chose à faire. Et cela dure: aujourd’hui, la Suisse attire 700 000 Britanniques par an.

Quelles astuces permettent la démocratisation du voyage?

Cook négocie des billets de groupe auprès des compagnies de chemin de fer. Il crée l’ancêtre du passe InterRail: un billet valable un mois, comprenant l’aller, le libre parcours à l’intérieur de la Suisse et le retour. Il invente les bons d’échange (vouchers) pour les hôtels, qui permettent aux clients de ne pas se soucier des différences de langues et de devises. Et il crée les traveller’s cheques, pour que les voyageurs puissent transporter leur argent en toute sécurité. Enfin, il faut relever qu’à la différence de Henry Gaze, qui a été brièvement son concurrent avant de faire faillite, Thomas Cook ne visait pas les prix les plus bas (et les conditions spartiates qui s’y rattachaient), mais le meilleur rapport qualité/prix.

Ce périple de 1863 a déjà la vitesse fébrile des voyages organisés d’aujourd’hui.

C’était un rythme frénétique sur un tempo lent, si l’on peut dire – parce que le train n’allait pas plus vite que 20 kilomètres à l’heure… Mais il est vrai que les voyageurs changeaient d’endroit quotidiennement, qu’ils s’activaient 18 heures par jour, qu’ils se levaient à 4 heures du matin et qu’ils partaient sans petit déjeuner. Il faut considérer que la vie à l’époque victorienne était moins sédentaire que la nôtre.

Miss Jemima et ses compagnons de voyage étaient des protestants victoriens durs à la tâche, qui se levaient probablement à 6 heures tous les matins de toute façon et qui avaient l’habitude de se déplacer à pied. On remarque par ailleurs que les «touristes», comme on commence à les appeler, sont critiqués, dès cette époque-là, en disant qu’ils ont une liste de choses à voir et qu’ils courent partout pour les biffer l’une après l’autre, sans apprécier ce qu’ils voient. Un débat qui n’a pas vieilli.

On est surpris, par ailleurs, par la nonchalance avec laquelle ces premiers touristes se mettent en danger en traversant les glaciers.

Quelque part dans sa tête, Miss Jemima avait probablement l’idée que, si elle tombait dans une crevasse, son vêtement l’arrêterait: sa crinoline était son équipement de sécurité… Pour le reste, il n’y avait qu’un bâton – un Alpenstock –, parfois un parasol, et c’était tout. Aujourd’hui, la grande majorité des gens ne feraient rien de tout cela sans être équipés. On a une image des femmes de l’époque victorienne comme étant convenables, pincées, posées. Alors qu’en fait elles étaient curieuses et aventureuses. Assez rapidement, les choses commenceront néanmoins à changer. Vingt ans après Miss Jemima, on voit des images où les touristes traversent les glaciers attachés avec une corde. Et un nouveau secteur de l’industrie textile se développe en Angleterre pour le voyage en Suisse – des bottes alpines, des vêtements de montagne, puis, plus tard, une «tenue de ski pour dame»: une longue robe en maille, en cinquante coloris.

Un Train pour la Suisse, Diccon Bewes, Editions Helvetiq, 404 p. Le journal de Jemima Morrell a été publié en français par Cabédita en 1995 sous le titre «Voyage dans les Alpes».