Témoignages

Modèles de croissance

«Romans d’ados» pourquoi ce bouleversant documentaire connaît-il tant de succès? Parce qu’il donne de précieuses clés aux parents et que les ados y puisent des formes de modèles.

«Du jamais vu!» Depuis 2001 qu’elle dirige l’unité de films documentaires à la TSR, Irène Challand n’a jamais connu un succès aussi prodigieux que celui suscité par Romans d’ados, la très belle série documentaire signée Béatrice Bakhti qui relate la vie de sept adolescents d’Yverdon et de leurs parents, suivis durant sept ans. Lors de leur diffusion à la télévision entre le 22 décembre et le 12 janvier, les quatre épisodes ont attiré (et conservé) 160 000 téléspectateurs, dont beaucoup de jeunes, par soirée.

Même raz de marée sur le site de la TSR: à ce jour, 273 000 personnes ont visité les pages web consacrées à la série, dont 158 000 ont visionné le documentaire lorsqu’il était disponible. Un chiffre encore: 22 000 spectateurs ont vu la série au cinéma. Aujourd’hui, mercredi, la saga sort sur les écrans alémaniques, à Berne et Zurich. Ce soir, aux Journées de Soleure, on saura si elle est sélectionnée pour le Quartz du meilleur film documentaire suisse de l’année.

L’engouement, bien sûr, réjouit Irène Challand. La responsable des documentaires à la TSR se félicite d’avoir coproduit «ce pari fou: sept ans de tournage avec une population par définition changeante, en mouvement. Ce succès prouve la nécessité d’une telle entreprise qui fait la fierté du service public». Sur les treize Yverdonnois de 12 ans, sept ont accompli toute la traversée. Aujourd’hui, Xavier, Virginie, Rachel, Jordann, Mélanie, Thys et Aurélie sont des figures sur Facebook et des modèles dont le parcours et les choix sont discutés à l’école, dans la rue, au sein des familles.

«On nous a fait vivre une histoire d’amour, je les aime!» s’exclame une spectatrice à la sortie d’une projection. Comment ne pas s’attacher à ces ados qui se posent au fil des années les grandes questions qui nous ont tous agités: l’orientation professionnelle, la place dans la société, la relation avec les amis, les parents, la fête jusqu’où, l’amour, la sexualité? «On n’est peut-être pas très loin du phénomène de la télé-réalité dans la mesure où on plonge dans l’intimité d’inconnus... En tout cas, j’avais envie de savoir ce qui allait leur arriver, comment ces ados allaient évoluer», constate cette maman qui a dévoré la série avec l’aînée de ses filles.

L’attachement à ces héros ordinaires et la notion de suspense expliquent donc une partie du succès. Mais l’ampleur repose aussi sur des aspects qui ont nom valorisation, dédramatisation et modélisation. «Enfin!», s’exclame au téléphone François Ladame, psychiatre et psychanalyste genevois, ancien responsable des unités pour adolescents et jeunes adultes des Hôpitaux universitaires de Genève. «Enfin, les adolescents sont considérés dans leur quotidien, un quotidien nuancé, sur la durée, et non à travers des faits divers tragiques et hors du commun.» Et d’ajouter: «Aujourd’hui où le budget genevois consacré aux EMS vient de dépasser celui de l’Ecole publique, c’est très important que cet âge formidable, mais turbulent, soit valorisé à travers un documentaire de qualité.» Le médecin donne un deuxième sujet de réjouissance repéré dans Romans d’ados: l’établissement de limites. «La plus grande menace actuelle pour les ados, c’est le flou. Le flou des parents, de l’école et d’autres tenants de l’autorité. Quand la maman de Jordann porte plainte contre son fils pour vol, elle accomplit un très bel acte de courage en ne cédant pas à la facilité de la complicité, mais en réhabilitant la limite et l’autorité. C’est un immense service qu’elle lui rend et qu’elle rend à tous les parents qui regardent le film et qui désormais dédramatiseront l’acte de punition.»

On constate un recul de cette illusion qu’il faut à tout prix faire l’amour sitôt la puberté passée

Pareil pour l’amour à 15 ans. «Depuis quelques années, on constate un recul de cette illusion qu’il faut à tout prix faire l’amour sitôt la puberté passée. Le fait que Rachel, dans le film, dise son regret d’avoir couché avec un garçon à 15 ans sans vraiment ressentir de sentiments, confirmera les parents dans l’idée de donner du temps au temps. Il déculpabilisera les adolescents qui sont restés vierges à 18 ans», observe encore l’auteur des Eternels adolescents.

Chloé, 18 ans, dit pourquoi Romans d’ados lui a plu, comment il l’a aidée. «Ça m’a donné de la tendresse pour l’ado kitsch que j’ai été! J’ai trouvé rassurant de voir comment les filles évoluent et j’aurais bien aimé connaître ce film avant. Ça m’a aussi permis de mieux apprécier ma mère...» N’at-elle pas été choquée qu’une maman puisse porter plainte contre son enfant? «Oui, un peu, mais vu la somme volée, c’était peut-être la seule solution.» Ce qui l’a vraiment dérangée, c’est la manière dont Aurélie, fille de pasteur, dit s’en remettre à Dieu. «J’ai trouvé effrayant quand elle déclare que Dieu lui a enlevé la peur de la mort. Pour moi, la religion n’est pas un remède à l’angoisse. La solution doit venir de la communication, pas de recettes toutes faites que les parents nous mettraient dans la tête.»

A propos d’influence parentale, comment Chloé a-t-elle vécu le fait de regarder le documentaire en compagnie de sa mère et d’y voir abordés la sexualité, la colère contre les parents ou les mensonges pieux? «A vrai dire, je parle de tout avec ma mère. Et on a eu des élans communs. Par exemple, on a toutes les deux beaucoup aimé Xavier et sa manière très posée, presque détachée de considérer la réalité. Un coup de cœur aussi pour Virginie, cette rouquine qui a une formidable énergie, mais à qui on n’arrive pas à donner les armes nécessaires pour transcender sa colère.»

De son côté, la mère de Chloé n’a qu’un seul regret, une trop grande uniformité dans les profils sociaux des familles retenues. «Où sont les artistes, les familles très riches ou les familles très pauvres? Où sont les immigrés tout juste arrivés? Pourquoi cette uniformité de statuts issus de la classe moyenne?» Irène Challand: «Parmi les six ados qui ont dû ou voulu quitter la série en cours de réalisation, il y avait une enfant d’immigrés.» «Mais, pour moi, l’universalité du propos n’est pas altérée. Pourquoi sinon Romans d’ados serait invité à des festivals de films à Istanbul, Turin et São Paolo s’il ne dépassait pas les frontières d’Yverdon? Vu l’accueil ému qu’il a reçu aux Journées de Soleure dimanche dernier, on peut estimer que le particulier, social ou géographique, a été largement transcendé.»

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