Au départ, Mohamed, dit Momo, est un agent d’accueil sympa qui, pandémie oblige, règle la cadence d’entrée d’un magasin d’alimentation aux Acacias, quartier populaire genevois. On s’intéresse à lui parce qu’il est particulièrement efficace à ce poste parfois ingrat. A l’arrivée, ce quadragénaire guinéen annonce une maîtrise en droit du commerce international et pourrait bien faire les frais d’un racisme ordinaire. Au point où, raconte-t-il, un conseiller de l’office cantonal de l’emploi lui a suggéré d’envoyer son CV sans nom, ni photo, pour ne pas subir d’a priori sectaires…

Fan de foot et père de deux enfants, il ne fait pas payer aux autres son parcours parfois pesant. Sa devise? Ajouter une touche d’humanité à son métier. «Bien sûr qu’à l’accueil je répète toute la journée les mêmes formules et les mêmes gestes, mais je n’oublie pas que, pour la personne en face, c’est toujours la première fois.»

Solidarité d’une fillette

Il y a cette dame de 80 ans qui termine toutes ses courses en offrant du chocolat à Mohamed pour ses enfants. Il y a ce monsieur ronchon qui, au début, ne voulait pas se soumettre aux mesures de sécurité et qui, après négociation, est devenu charmant. Il y a ce toxicomane qui suscite l’admiration de l’agent d’accueil, car «il fait la manche le temps qu’il faut, mais il n’entre jamais dans le magasin sans avoir exactement la somme nécessaire pour acheter ce dont il a besoin, alors qu’il pourrait céder à la tentation du vol à l’étalage».

Et il y a encore cette fillette que Momo a spécialement appréciée. «Un jour, j’ai remis à l’ordre des ados qui voulaient passer devant tout le monde. Ils ont commencé à m’insulter. Une petite fille qui faisait la queue avec sa maman m’a dit très sérieusement: «Il ne faut même pas les écouter.» J’ai senti un grand courant de solidarité.»

Masqué, ganté, spray de gel hydroalcoolique au poing et ce ton, à la fois ferme et serein. Depuis le 24 mars dernier, Mohamed Sinayoko est posté devant Denner 44 heures par semaine et fait en sorte que les clients poireautent à bonne distance, puis acceptent de se faire désinfecter les mains avant d’entrer dans le magasin.

Le petit plus? La carte verte que chacun doit garder sur soi et qui prouve qu’il n’y a pas plus de 15 personnes dans le magasin en même temps. «Ça n’a l’air de rien, mais ce petit morceau de plastique pose plein de problèmes aux gens! sourit Mohamed. Certains n’en veulent pas, d’autres le perdent, beaucoup oublient de me le rendre à la sortie… C’est tout un rituel, qui suppose pas mal de concentration.»

Musulman et catholique en même temps

Si le Guinéen d’origine malienne est si apprécié dans le quartier, c’est parce qu’il ajoute de l’humour et de la convivialité à ces formalités. «Un jour, j’avais devant moi une femme au visage très fermé. Je l’ai regardée et lui ai lancé: «Dure journée?» Elle m’a raconté ses déboires sans pouvoir s’arrêter…»

… Il suffit de pas grand-chose pour dérider les gens

L’agent d’accueil, qui a grandi entre Conakry et Abidjan, tire peut-être ses qualités humaines de ses grands-parents maternels. «Mon grand-père était musulman, j’allais à la mosquée avec lui, le vendredi. Ma grand-mère était catholique, j’allais à la messe avec elle, le dimanche. J’étais deux fois guidé!» Le Guinéen a aussi beaucoup appris de la vie quand il a vu son père emmené par les militaires de Sékou Touré pour être emprisonné dans le fameux camp Boiro.

«Le président n’a pas apprécié que mon père ait étudié en France et travaille pour une ONG américaine. C’était en 1976, j’avais 3 ans. Des soldats sont arrivés, ils ont informé mon père de son arrestation, il a réuni ses affaires et m’a dit qu’il allait acheter des bonbons. Je ne l’ai pas revu pendant trois ans.» Lorsque le détenu s’est échappé du camp Boiro, connu pour ses tortures et ses assassinats, la famille s’est retrouvée en Côte d’Ivoire.

Après le décès de Sékou Touré, retour à Conakry en 1987, où Mohamed passe son bac en 1992 avant de postuler, via l’ambassade, dans diverses universités françaises. Direction Besançon, où il obtient une licence en droit, puis Tours où il réussit une maîtrise. L’arrivée en France, le 11 novembre 1993? «Il faisait froid, très froid, mais je me suis vite adapté aux coutumes locales», se souvient l’intéressé.

«Le poste est repourvu…»

Plus tard, le CV de Mohamed s’étoffe encore d’une formation à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) basé à Paris. Mais, à part quelques mandats d’assistant juridique, le jeune homme n’a jamais trouvé d’emploi dans le domaine étudié. «A Annemasse, où je me suis établi en 2003, l’ANPE m’a décroché un rendez-vous dans une étude d’avocat, s’assurant que le poste était encore disponible. Quand je suis arrivé et que le directeur m’a vu, il a fait annoncer à sa secrétaire que le poste était repourvu. Avec différentes variantes, ce type d’épisode m’est souvent arrivé…»

Résultat, après avoir travaillé, de 2005 à 2015, comme vendeur et livreur dans une entreprise de papeterie et bureautique genevoise, Mohamed enchaîne aujourd’hui les petits boulots comme la plonge ou la sécurité. «Je ne désespère pas de trouver quelque chose de plus adapté à mon niveau», sourit celui qui, en poste devant chez Denner, redevient Momo.


Profil

1973 Naissance à Conakry, en Guinée.

1993 Arrivée en France, à Besançon.

2000 Maîtrise en droit du commerce international à Tours.

2003 Déménagement à Annemasse, en Haute-Savoie.

2019 S’installe à Carouge, près de Genève.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».