Communication

«Moi je», «moi aussi», «moi pas»: ces gens qui ne parlent que d’eux-mêmes

On connaît tous quelqu’un qui ramène toujours la conversation à lui-même et qui est de ce fait rejeté par les autres. Pourquoi une telle attitude et comment réagir face à l’agacement?

«Après une heure et demie passée avec lui, je me sentais lessivé de l’avoir écouté parler sans s’arrêter. Je n’en avais retiré aucune joie et avais le sentiment de ne pas être jugé à ma juste valeur, d’avoir perdu mon temps.»

Julien, 25 ans, est journaliste. En séjour quelques mois à Londres, il retrouve autour d’une bière une connaissance de voyage, rencontrée quelques années plus tôt. Mais le jeune homme déchante bien vite: son interlocuteur ne parle que de lui-même. «On vivait des situations parallèles, il habitait comme moi pour la première fois en couple. Mais à aucun moment il n’a voulu savoir qui était la personne avec qui je vivais, comment ça se passait. Il ne posait aucune question.» Et quand Julien essaie de s’exprimer, rien n’y fait. «A chaque fois que j’essayais de rebondir sur ce qu’il disait, il m’interrompait en disant «moi aussi», et reprenait la parole.»

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Société en crise d’intimité

Notre société favoriserait-elle ce type de comportement? «Ça a toujours existé, mais l’individualisme et l’habitude d’afficher sa vie sur les réseaux sociaux favorisent cette tendance», juge Muriel Katz, maître d’enseignement et de recherche en psychologie à l’Université de Lausanne. «Nous connaissons une crise de l’intimité: nous sommes en permanence connectés, mais nous créons moins d’espaces réels pour un véritable échange.»

Et si nous échangeons moins, c’est aussi pour éviter les risques d’une vraie discussion: «Quand on fait une conférence sur soi plutôt que de dialoguer, l’interlocuteur devient juste un miroir, explique Muriel Katz. Il n’y a pas de place pour une remise en question de ce qui est dit, une confrontation ou de la compassion, en somme de tout ce qui fait la rencontre humaine.»

«La même situation, mais en mieux!»

Tout ramener à soi peut donc être rassurant. Stéphane*, 26 ans, travaille dans l’informatique. Il se souvient d’une discussion dans un bar à propos de musique. Une connaissance présente dévie systématiquement du propos pour parler d’elle: «Elle ne se sentait pas très intégrée et aiguillait toujours la conversation de manière à se mettre en avant.» Se valoriser, c’est aussi ce que fait une amie de Vincent*, 22 ans, étudiant en communication. «A chaque fois que je raconte une histoire, elle renchérit: elle a vécu la même situation, mais en mieux!»

Ne pas laisser de place à l’autre témoigne d’une grande souffrance, selon Muriel Katz. «Il faut se demander pourquoi un individu accapare la discussion. Est-ce qu’il rejoue la rivalité fraternelle, est-ce qu’il recherche l’attention qu’il n’a jamais reçue enfant ou est-ce qu’au contraire il répète un comportement habituel, celui où il prend toute la place? Il est probable qu’il reporte des blessures anciennes dans son cercle d’amis.»

En parler, un pari risqué

Quelles solutions quand il n’y a pas de discussion? Si la volonté de changer existe, Muriel Katz suggère de chercher d’où vient cette tendance, pour casser le schéma. «Intégrer un groupe de parole ou faire une thérapie, même brève, aide aussi.» Pour les proches, en parler reste risqué: «Comme l’écoute est limitée chez ces personnes, en discuter ne conduit pas forcément au changement», souligne Muriel Katz. Elle mentionne tout de même la possibilité de parler de son ressenti: le sentiment de compter pour beurre et d’être utilisé à des fins narcissiques. «Mais parfois, quand on arrive à ce stade, il n’y a pas forcément d’intérêt à poursuivre la relation.» C’est ce qu’a vécu Julien. «Je n’ai jamais osé le lui dire. Ça semblait très délicat et plus facile de ne plus donner de nouvelles que de passer par ce moment gênant.»


* Prénoms d’emprunt.

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