Le bras gauche replié sur le torse, Oetzi contemple d'un œil vague les capteurs qui jaillissent du plafond de sa cellule. Il fait moins six, le taux d'humidité oscille autour des 96-98%. On ne saurait être plus mort et, paradoxalement, plus assuré de son avenir. Préservé dans la glace pendant 5300 ans, son corps peut désormais compter sur la haute technologie italienne pour perdurer au-delà de plusieurs générations.

Oetzi, ou l'homme des glaces, ou encore Hibernatus, a été retrouvé le vendredi 19 septembre 1991 par un couple de randonneurs allemands. Le dimanche suivant, la nouvelle a amorcé sa ronde planétaire. Une très vieille momie avait été découverte dans les Alpes austro-italiennes de l'Oetztal, à 3213 mètres d'altitude. Au fil des mois, puis des années, grâce aux efforts conjugués d'une centaine d'équipes scientifiques internationales, on allait apprendre que l'homme avait vécu à l'âge du cuivre. Il avait 45 ans, souffrait d'arthrose et de parasites intestinaux, était très bien vêtu et équipé. Il était berger, commerçant, chasseur ou paysan de montagne, voire tout cela à la fois. A la fin d'un mois de septembre, ou au début d'un octobre du IVe millénaire avant Jésus-Christ, il s'était endormi pour toujours. Le sirocco avait desséché ses chairs, la neige puis la glace lui avaient façonné un tombeau.

Figé dans son quotidien

Oetzi est l'une des principales découvertes archéologiques du siècle. D'autres momies ont certes été mises au jour avant lui, mais elles surgissaient d'un contexte funéraire. Ici, un homme de la Préhistoire a été figé dans son quotidien, comme photographié avec ses armes et son nécessaire de couture, son sac à dos et ses ustensiles pour le feu. Pour la première fois, des médecins ont pu examiner les organes préservés d'un homme du néolithique.

A l'époque, les frontières n'existaient pas. Aujourd'hui, oui. D'où les problèmes. Les Autrichiens ont été les plus prompts à sortir le corps de sa gangue glacée, puis à l'analyser à Innsbruck. Après un relevé topographique, ils ont dû se rendre à l'évidence: Oetzi reposait sur terre italienne. Il s'en est fallu de 92,75 mètres. Coup de grâce: la hache de cuivre retrouvée près de la momie était si sophistiquée qu'elle ne pouvait provenir que du sud des Alpes, non des terres barbares du nord. Des mousses, pollens et céréales ont pointé le lieu d'origine d'Oetzi: le val Senales, dans le Sud-Tyrol. Himmel.

Forza: le 16 janvier dernier, Oetzi passait le col du Brenner dans un camion frigorifique, escorté par sept voitures de police. Direction Bolzano, dans une ancienne banque austro-hongroise transformée pour l'occasion en musée archéologique (coût: 12 millions de francs). Inauguré aujourd'hui, le musée abrite au premier étage le sarcophage d'Oetzi. Deux ans durant, les Italiens ont testé sur un cadavre un système inédit de chambre froide. Un liquide réfrigéré enserre la totalité de la cellule pour éviter que de la glace ne se forme sur le corps. Les 16% d'humidité que recèle encore l'homme des glaces sont constamment équilibrés. La moindre variation de la coloration de la peau, même imperceptible à l'œil nu, sonne une alarme. Le milieu est stérile. Une deuxième chambre froide, accolée à la première, peut recevoir la momie. Un groupe électrogène est prêt à déjouer les pannes électriques. La gestion informatisée est doublée. Et, en cas de catastrophe, une troisième chambre froide, celle qui a servi aux essais, accueillera Oetzi dans la ville voisine de Merano. La sépulture, sans équivalent dans le monde, a coûté 2,5 millions de francs.

L'histoire de la découverte

Une épaisse fenêtre, large de 40 centimètres, permet au visiteur de contempler la momie. Etendu sur un plateau métallique, Oetzi baigne dans une faible lumière, dénuée d'ultraviolet. Non loin du sarcophage, les effets du mort sont enchâssés dans des vitrines climatisées. Des vidéos, hologrammes, dessins et légendes éclairent la fonction des armes, vêtements et talismans, détaillent le résultat des analyses physiologiques, le contexte culturel de l'époque, l'histoire de la découverte.

Bien vu. Mais il reste quelques difficultés à aplanir. A Innsbruck, le professeur Konrad Spindler, sommité dans le domaine de la Préhistoire et second père d'Oetzi, s'est déclaré choqué de l'opportunisme des Italiens (le musée attend 300 000 visiteurs par année). L'idée du sarcophage à lucarne est selon lui «éthiquement et moralement intolérable». Pas en reste, des scientifiques autrichiens clament que «le réfrigérateur des Italiens n'est pas sûr».

Dal Ri, directeur du bureau archéologique du Haut-Adige, répond: «Les musées historiques du monde entier sont remplis de restes humains. Notamment celui d'Innsbruck. Regardez notre chambre froide, sa technologie unique, ses systèmes de mesure et de sécurité. Trouvez-vous que nous sommes des amateurs? Et vraiment sans respect pour la momie du glacier? Le public n'a-

t-il pas le droit de partager avec la science une découverte majeure de ce siècle?»

Un projet en cours

En attendant, le couple de randonneurs allemands qui a découvert Oetzi, en 1991, demande, pour sa peine, environ 200 000 francs aux Italiens. «Otez un zéro et on entrera peut-être en matière», ont répondu en substance les autorités du Haut-Adige à Erika et Helmut Simon, de Nuremberg. Un procès est en cours.

L'homme des glaces est aujourd'hui une superstar. Il suffit de parcourir la Via dei Musei de Bolzano pour s'en rendre compte. Un glacier propose le parfum «Oetzi»: «Il y a de la crème à cause de la couleur du glacier. Et du caramel qui rappelle la teinte de la momie. J'ai rajouté des pignons parce qu'on en a retrouvé dans sa besace», lâche le patron de la gelateria. Bien qu'il n'évoque pas particulièrement Leonardo DiCaprio, le visage d'Oetzi orne des bouteilles de vin. Des figurines de chocolat reprennent sa posture caractéristique, le bras gauche sur le torse, les pieds en dedans. L'ensemble est d'un goût exquis au propre, un peu moins au figuré. En 5300 ans, au contraire d'Oetzi, le monde a un peu changé.

Museo archeologico dell'Alto Adige, Bolzano. Renseignements:

tél. 0039/471 98 20 98.