En bateau

Le monde est à 25 centimètres

Le monde est petit. Et Carolyn Smith, de Louisville, Kentucky, en est extrêmement consciente. Elle ne sort plus de chez elle depuis qu’elle a appris que l’une des infirmières de Dallas infectées par Ebola a pris l’avion jusqu’à Cleveland, Ohio. Petit rappel de géographie états-unienne: Cleveland est à 560 kilomètres de Louisville, qui est elle-même à 1345 kilomètres de Dallas.

Carolyn Smith n’est pas la seule à souffrir du rétrécissement du monde. Dans le Mississippi, des parents ont retiré leurs enfants d’une école primaire parce que le doyen de l’établissement revenait d’un voyage en Zambie. Petit rappel de géographie africaine: Lusaka, la capitale de la Zambie, est à 5245 kilomètres du premier pays touché par Ebola. Et accessoirement, à 13 561 kilomètres de Jackson, Mississippi.

C’est en lisant le New York Times que je suis tombée sur ces anecdotes. Ah, ces Américains, toujours aussi nuls en géographie, me serais-je dit si je n’avais pas lu, deux jours auparavant dans Le Temps , l’histoire de ces parents pulliérans qui voulaient retirer la garde de leurs enfants à une maman de jour africaine qui prévoyait de rendre visite à sa famille à Noël. Précision: cette femme n’est pas originaire d’un pays touché par l’épidémie.

Le monde est petit. Chaque jour, Carolyn Smith reçoit par les câbles à haut débit qui nourrissent les multiples écrans de sa vie, des images en provenance de partout, du Liberia, de Dallas, ou d’Hollywood, peu importe. Sur ces images, il y a des hommes en combinaisons stériles, et quelle que soit la voix off, Carolyn Smith n’en retient que le sentiment du danger imminent. Comment lui en vouloir? La seule distance qui compte n’est plus celle qui la sépare du danger, mais les 25 centimètres entre ses yeux et les écrans de sa vie, ces lucarnes sur un monde dont la vastité, les nuances et la complexité ont disparu dans la déferlante de l’information en continu.

Je ne me moque pas de Carolyn Smith. Son monde est aussi petit que le mien. Sur l’écran de ma tablette, le New York Times , Le Monde , et le Guardian , Le Temps , 24 heures et La Liberté sont les fenêtres par lesquelles, tous les matins, je regarde passer la vie des autres. Londres, Paris, New York, Lausanne, Genève, Fribourg, sont à équidistance, quelques pixels seulement, à peine un glissement du doigt. Trois applications plus loin, tout ce que j’ai vu dans la presse se trouve compilé, digéré et recraché dans le désordre des réseaux sociaux. Ce qui se passe outre-Atlantique, ou à quatre arrêts de bus de chez moi, a la même importance, et finit par se ressembler. A Pully, Switzerland, comme à Louisville, Kentucky, des parents craignent une maladie dont le foyer épidémique se trouve sur la côte ouest du continent africain, si loin, si proche.

Reste ceci. Vendredi, le Sénégal s’est officiellement déclaré «Ebola free». Tout comme, lundi, le Nigeria. C’est une excellente nouvelle, que ces deux grands pays africains soient parvenus, au prix d’une remarquable mobilisation humaine et sanitaire, à contenir, puis à tuer l’épidémie. Ce qu’ils ont fait, j’imagine qu’en dépit d’un système de santé notoirement déficient, les Etats-Unis en sont encore capables. A fortiori la Suisse. Pourquoi ces informations sont-elles si mal entendues? Est-ce la distance? Comment se fait-il que le monde rétrécisse toujours dans ce qu’il a de plus mauvais?

Chaque jour, elle reçoit des images en provenance de partout, du Liberia, de Dallas, ou d’Hollywood