Vous les connaissez, ces petits moments de gêne à deux. Quand l’échange devrait être simple mais qu’il grince. Alors que les masques et les restrictions sanitaires sont tombés en Suisse depuis une semaine, le malaise social est de retour. A la pause-café, nous cherchons nos mots au moment de raconter notre week-end à ce collègue que nous n’avons plus revu depuis 2020. Nous redansons en boîte de nuit, dans les effluves de cocktails et de transpiration, partagés entre la joie de «revivre» et l’oppression de sentir ces corps étrangers farouchement collés au nôtre. Et puis nous tentons de saluer sans froncer les sourcils. Nous reculons face aux bises non sollicitées, quand nous ne tendons pas des mains dans le vide. Secrètement honteux.

Le malaise est aussi intime qu’universel. Vanessa Juarez, chercheuse en psychologie sociale (UNILaps) à l’Université de Lausanne, analyse cet état dans le contexte actuel: «Nous sommes déstabilisés car nous ne parvenons pas à comprendre si notre comportement est adapté. Les normes sociales rendent le monde plus prévisible et simplifient nos actions. Or, actuellement, les codes sociaux se renégocient. Pour ce faire, on s’observe et on est observé. C’est de là que vient le sentiment de gêne. Il y a aussi une part d’incertitude: on ne sait pas si, en juin, on sera de nouveau dans le pétrin et cela participe à cette sensation étrange.»

En rire ou en pleurer

Au-dessus de nos codes sociaux à la déroute plane aussi le souvenir encore frais des conflits liés au vaccin et aux mesures. La chercheuse de l’UNILaPS souligne que cette fracture sociétale n’a pas disparu avec la levée des mesures et participe à notre malaise. Andrea Samson, professeure de psychologie à UniDistance, partage cette lecture: «Il se peut que vous vous soyez disputés avec vos connaissances parce que vous aviez des opinions trop divergentes sur la pandémie. Maintenant que cette dernière est censée être terminée, comment gère-t-on ces relations?»

Toutefois, face au malaise social, des solutions existent pour regagner notre dignité intérieure. Car se cacher chez soi ne constitue pas vraiment une option durable, non? Andrea Samson est confiante à propos de notre sociabilité. «Si quelqu’un considère ses émotions – positives, négatives ou qui durent trop longtemps – comme indésirables, il ou elle peut mettre en place des stratégies pour les changer.»

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La drague, malaise au carré

Nous aurions donc le pouvoir. De rénover les normes, de les réinventer, mais aussi de considérer différemment ce qui se passe en nous: «Nous pouvons essayer de voir la situation sous un autre angle: peut-être n’est-on pas la seule personne à avoir plus de difficultés dans l’interaction sociale? Nous pouvons aussi essayer de nous concentrer sur le positif, de se dire «je peux enfin rencontrer des gens que j’aime, sans aucune restriction!». L’humour peut également nous aider: le fait de rire ensemble est bénéfique pour surmonter les situations difficiles», explique encore Andrea Samson. Nos capacités sociales seraient comme un muscle: elles s’entraînent. «Retourner au travail et être à nouveau en contact avec d’autres personnes va être certes difficile, mais cela nous permet de reprendre nos habitudes», rassure Vanessa Juarez.

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Reste la drague, une autre sphère où les échanges sont délicats. Depuis deux ans, les célibataires, retranchés sur les applications de rencontre, la vivent à travers une forme de contrôle rassurant: un message, ça se rédige, ça se corrige, ça se supprime. Dans le monde post-covid, les conversations spontanées de la «vraie vie» peuvent alors en effrayer certains. Est-il même possible de ne pas paraître «bizarre»? «Puisqu’on ne sait plus quelles normes appliquer, cela augmente le niveau d’incertitude déjà bien présent lors d’une rencontre amoureuse. Une solution est de se rappeler qu’on n’a pas arrêté de charmer pendant deux ans, mais d’une autre manière. Nous avons une capacité d’adaptation incroyable!» éclaire la chercheuse Vanessa Juarez. Haut les cœurs!