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Penthalaz. 27.1.16. Monica et Michel Matter, Fondation Nila Moti
© photo eddy mottaz

Portrait

Monica et Michel Matter ou le virus de l’Inde

Ce couple de Suisses a créé «Nila Moti», une fondation et une marque de vêtements, pour valoriser le travail des femmes du Rajasthan

Ils se sont rencontrés par hasard, un soir, en Afghanistan.

Nous sommes en 1974. Michel, un Vaudois frais émoulu de la faculté de médecine, prend la route avec trois amis. Le trio part de Lausanne dans une Ford Transit d’occasion, sans climatisation, remplie de médicaments à destination de l’Inde.

Tandis qu’à Zurich

De son côté, Monica, originaire de la campagne zurichoise, diplômée d’une école d’interprète, part seule de Zurich, en bus, direction New Delhi. Dans un journal, un article sur le Rajasthan lui a donné envie d’expérimenter une autre façon de vivre, loin du consumérisme occidental. Zurich – New Delhi, c’est 5 semaines et demie de bus, avec des arrêts à Istanbul, Téhéran, Kaboul… Le véhicule est plein de jeunes Suisses allemands qui cèdent à la mode new-age. «Ils partaient gonflés d’enthousiasme mais commençaient à déchanter dès la Yougoslavie, parce qu’ils devaient faire eux-mêmes leur lessive.»

Pendant ce temps, la Ford Transit de Michel a poursuivi son chemin et fait halte, de nuit, à Hérat. Michel cherche un lieu pour écrire son «journal de bord» et dégote une tchaikhana, une gargote où l’on sert du thé. L’établissement ne comporte qu’une ampoule. Juste en dessous, se trouve attablée Monica. Ils se vouvoient, font connaissance, discutent jusqu’au couvre-feu et se souhaitent bon voyage. Michel promet à la jeune Zurichoise: «Mademoiselle, si un jour vous venez en Suisse romande, je vous ferai des filets de perche.»

Deuxième signe du destin

Deux mois plus tard, après avoir traversé le Pakistan, l’Inde du Nord et Delhi, Michel prend le soleil sur une plage de Goa. Monica, elle, a passé plusieurs semaines dans une famille indienne pour apprendre l’hindi. Deuxième signe du destin, ils se rencontrent à nouveau. Michel lui offre un «banana milk-shake». Elle prévoit de se rendre à Bangalore. Lui aussi. Le 26 janvier 1975, Monica prend place dans la Ford Transit. «Ses deux copains étaient d’accord d’embarquer une Suisse allemande», s’amuse-t-elle, un brin ironique.

«L’Inde que nous découvrions était celle dont nous rêvions, se souvient Michel. C’était authentique, rural, il n’y avait pas beaucoup de touristes. Les autochtones n’avaient pas vu de Blanc et des nuées d’enfants venaient nous toucher lorsque nous arrivions quelque part.» Pourtant, le Vaudois est méconnaissable. Il porte un lunghi (une étoffe de coton drapée autour de la taille) et s’est laissé pousser la barbe.

Par une chaleur suffocante, le couple se rend à Dehli. L’officier d’état civil parle un très mauvais anglais, auquel ils ne comprennent rien. Deux membres du personnel, serviables, acceptent de jouer les témoins. Les voici mariés. Leurs parents l’apprendront par la feuille d’avis officiel de leur commune respective… Au début, ils le prennent mal.

Retour en Suisse

Le couple revient en suisse le 1er août 1974 et s’installe à la Sarraz. Michel travaille à l’hôpital de Saint-Loup.

On préférerait qu’ils pensent carrière et famille, qu’ils «s’installent». Mais le «virus» de l’Inde ne les lâche pas. Deux ans plus tard, ils repartent pour un long voyage à deux. Après la naissance de leurs enfants, Julien et Valentine, ils répondent encore à l’appel de L’Inde. En famille, cette fois. Ils commencent à se faire des amis du côté de Jaipur et aimeraient œuvrer pour ce pays qui leur a tant apporté.

Monica, qui s’est très tôt passionnée pour la production locale de tissus et de poteries, rêve de soutenir les artisans du Rajasthan. Dans leur ferme restaurée de Pentalaz (VD), elle dédie une pièce à la vente d’objets venus d’Inde et travaille comme bénévole. En 1990, le couple crée la fondation «Nila Moti», soit «la perle bleue» en hindi. Son but est d’ouvrir des ateliers de vêtements en Inde, d’employer des mères de famille de condition modeste, souvent veuves et ayant des enfants à charge, de leur permettre de travailler à leur rythme tout en bénéficiant d’un bon salaire et de prestations sociales.

Parcours du combattant

Après un parcours du combattant, Nila Moti est reconnu en 1997 par le gouvernement central du pays. Monica Mater parle hindi, ce qui est très apprécié. «Ce n’est pas comme lorsque les Suisses allemands viennent en Suisse romande et essaient de parler français!»

Un centre d’ateliers de 3’000 mètres carrés, réparti en 5 bâtiments, est projeté à Khimsar. Tout est pensé, même le recyclage écologique des bassins de teinture, imaginé par Michel. Mais le couple se sent dépassé par l’attente qu’il suscite. Comment conjuguer leur projet avec les lois du marché? Il multiplie les voyages sur place pendant le chantier, mais Michel travaille comme ophtalmologue en Suisse et dispose d’un temps limité. Monica, elle, doit s’occuper de ses enfants.

Le centre est inauguré

Mais les travaux, entièrement financés par la vente de vêtements en Suisse, vont bon train. Si bien qu’un matin de 2001, à 10 heures, le centre est enfin inauguré. C’est la consternation: personne ne s’est déplacé, aucune femme ne propose ses services. Mais le temps indien est «flexible» et la foule finira par affluer dans l’après-midi, y compris des princes du Rajasthan venus tout exprès. Monica engage 15 ouvrières, prenant soin de choisir des employées de castes différentes, des musulmanes et des hindoues. Elle ne veut pas de chef d’atelier; que les ouvrières se gèrent elles-mêmes!

On ne donne pas cher de son projet. «Nos amis indiens nous ont dit que cela ne marcherait jamais. D’après eux, il fallait être autoritaires et surtout ne pas mélanger les castes…». Le couple persiste et édicte une règle: dans l’enceinte de Nila Moti, personne ne parlera caste, religion, ou politique…

La fondation aujourd’hui

Aujourd’hui, la fondation emploie 60 personnes (58 ouvrières, auxquels s’ajoutent les deux gardiens des ateliers). Les ouvrières les plus douées forment les néophytes. Chacune travaille 6 heures par jour, sur des machines Singer manuelles. A 9 heures chaque matin, elles commencent par 30 minutes yoga, puis prennent un repas en commun. «Ce ne sont pas des assistées, elles travaillent», insiste Monica. Même si certaines ont reçu des aides pour des soucis de santé (l’équipe compte notamment deux ouvrières souffrant de la poliomyélite). Dans les manufactures classiques, en Inde, les rythmes sont tout autres et il n’est pas rare que les employées travaillent jusqu’à 23 heures…

Jupes, robes, vestes, tuniques et accessoires sont vendus sur place et dans deux boutiques suisses, à Penthalaz et à Berne. Monica et Michel ont fêté l’an passé leurs 40 ans de mariage. Et Monica a fini, après trente ans de vie commune, par recevoir enfin le plat de filets de perches que Michel lui promettait.


Profil

1948 Naissance de Michel Matter à Lausanne

1950 Naissance de Monica Matter à Wädenswill (Zurich)

1974 Le couple se rencontre à Hérat et se marie en Inde l’année suivante

1992 Il crée la fondation Nila Moti et ouvre une boutique à Penthalaz (VD)

2001 Inauguration d’un centre pour la promotion de la femme et de l’artisanat rural, à Khimsar, dans le Rajasthan

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