RELIGION

Le monothéisme, une révolution nécessaire

L'égyptologue Jan Assmann reçoit le Prix européen de l'Essai Charles Veillon à l'Université de Lausanne.

En 1997, l'égyptologue et historien des religions Jan Assmann publiait Moïse l'Egyptien. Un essai d'histoire de la mémoire*. L'universitaire allemand y développait le concept de la «distinction mosaïque», qui établit une démarcation entre vraies et fausses religions et fonde selon lui les monothéismes. Ce concept allait susciter de nombreuses controverses. Afin de répondre à ces critiques, Jan Assmann publiait en 2003 Le prix du monothéisme, paru en français en 2007**. Un livre remarquable et passionnant, permettant de mieux comprendre l'intolérance qui s'exprime dans les monothéismes, mais aussi pourquoi ils représentent une avancée civilisationnelle majeure. Cet ouvrage vaut aujourd'hui à son auteur le Prix européen de l'essai Charles Veillon 2007. Celui-ci sera décerné le 19 février à l'Université de Lausanne.

Dans son essai, Jan Assmann reprend donc le concept de la distinction mosaïque, et montre comment celui-ci a rendu possible le passage des religions polythéistes aux religions monothéistes. La distinction mosaïque n'est pas un événement historique, mais une «idée régulatrice qui a déployé sa puissance de transformation du monde par à-coups, des siècles et des millénaires durant». Cette idée se manifeste à plusieurs reprises derrière les couches littéraires des cinq premiers livres de l'Ancien Testament, essentiellement dans le Deutéronome. En effet, la Bible hébraïque, loin d'être gravée dans le marbre d'un monothéisme pur et dur, fait état du passage d'une religion dans laquelle Dieu ne revendique aucune exclusivité à celle où il commande aux hommes de ne pas avoir d'autres dieux que lui. La distinction mosaïque, c'est «la distinction entre le vrai et le faux dans la religion, entre le vrai Dieu et les faux dieux, le vrai dogme et les dogmes erronés». L'égyptologue fait remonter la première expression de ce concept au XIVe siècle av. J.-C., lorsque le pharaon Akhenaton imposa par la force le culte exclusif du disque solaire Aton à Amarna en Egypte.

La distinction mosaïque, qui repose sur l'affirmation d'une vérité absolue et exclusive, va bouleverser le monde antique, créant les conditions d'une évolution civilisationnelle majeure, mais aussi d'un nouveau type de haine, «la haine dirigée contre les païens, les hérétiques, les idolâtres et leurs temples, leurs rites et leurs dieux».

Le caractère exclusif du monothéisme met fin à l'antique pratique de «traductibilité» des dieux. En effet, les peuples de l'Antiquité avaient pour habitude de chercher des correspondances entre leurs dieux, le Zeus grec équivalant par exemple à l'Assur des Assyriens. Cela devient impossible avec Yahvé, le dieu des Juifs. La force de négation des autres dieux qu'implique la distinction entre vraie et fausse religion qui est au cœur du monothéisme en fait une contre-religion. En cela, Assmann démontre que l'apparition du monothéisme n'est pas une évolution, mais une révolution. Basé sur l'exclusion des autres dieux, il ne pouvait s'imposer pacifiquement.

Mais selon l'égyptologue, le monothéisme a aussi libéré l'homme d'une forme de servitude à l'égard du monde. Les Anciens percevaient les détenteurs du pouvoir politique comme les représentants du divin sur terre. Cette idée disparaît avec le monothéisme, qui s'érige en système autonome face à l'Etat. Le divin et le politique se séparent pour la première fois dans l'histoire. De même, le monothéisme libère l'homme de religions qui étaient surtout soucieuses de la pureté des prêtres, de la conformité des rites et de la quantité des sacrifices. Le Dieu de la Bible ne réclame pas de sacrifices, mais la justice. Il sollicite la responsabilité de l'homme. L'idée de justice était pourtant présente dans les religions du monde antique. Mais selon Jan Assmann, elle trouvait son origine chez les hommes et non chez les dieux. Le monothéisme va faire de la justice l'affaire de Dieu et l'ériger ainsi au rang de vérité universelle. Enfin, en libérant les hommes du culte de l'image, et partant de la magie et de la superstition, il va permettre le progrès dans la vie de l'esprit. C'est la thèse de Sigmund Freud, reprise et développée par Assmann, qui rappelle toutefois que la philosophie platonicienne a aussi représenté un effort pour s'élever au-dessus du monde sensible.

A lire cet essai, on comprend que l'on est aujourd'hui dans une période de durcissement de la distinction mosaïque. Les fondamentalismes religieux constituent en effet des tentatives de réaffirmation et d'imposition d'une vérité absolue menacée par la progression du relativisme qu'impliquent la sécularisation des sociétés et la mondialisation des cultures. Ces tentatives, on a pu le constater, sont porteuses d'une violence extrême. Faut-il dès lors abandonner la distinction mosaïque? Non, écrit Assmann, car celle-ci est nécessaire pour donner de la force à nos convictions morales et nos valeurs. Mais il faut la «sublimer», c'est-à-dire ne plus l'attacher à une vérité absolue, mais à des vérités utiles à l'existence, et donc susceptibles de redéfinitions.

*Paru en français chez Aubier en 2001

**Editions Aubier

Jan Assmann donnera une conférence le mardi 19 février à 18h30 à l'Université de Lausanne, auditoire 351, bâtiment Amphimax. Le 20 février, il participera à un Café philosophique ouvert au public à l'Anthropos Café, bâtiment Amphipôle.

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