Grâce au Temps – quel journal! –, j’ai appris avec émotion le retour sur leurs terres turques d’origine d’un groupe de familles syriaques installées en Suisse depuis plusieurs dizaines d’années. Les syriaques présentent la double caractéristique d’être pratiquement les seuls sur terre à parler un dialecte araméen, langue autrement disparue, et d’avoir conservé et développé, en milieu musulman depuis plus de dix siècles, des croyances chrétiennes immémoriales et originales, longtemps aussi mal vues de Byzance que de Rome. Les syriaques ont aussi été les premiers à traduire Aristote, Ptolémée et Plotin, avant de filer leurs manuscrits aux traducteurs arabes, qui les ont tenus au chaud pour les chercheurs européens du XIIIe siècle.

Ils vivent en Syrie, en Iran, en Irak et dans le sud de la Turquie, où ils ont payé très cher les convulsions nationalistes et religieuses qui agitent ces terres depuis l’ébranlement de l’Empire ottoman au XIXe siècle. Ils ont également essaimé au Kerala. En un mot, ce sont des gens obstinés, habitués à l’adversité et peu disposés à se laisser fondre dans une uniformité globalisée, religieuse ou culturelle. Et pour aller ouvrir des commerces de vin ou des centres culturels chrétiens dans le sud de la Turquie par les temps qui courent, croyez-moi, il en faut.

Les syriaques vivent aussi beaucoup en Europe et aux Etats-Unis: lorsque fantaisie leur prenait d’émigrer, on les a très peu retenus, si vous voyez ce que je veux dire. Ils sont aussi venus en Suisse allemande. En visite au superbe monastère de Mor Gabriel, dans le sud-est de la Turquie, j’avais rencontré, à côté d’une petite poignée de moines et d’un disciple américain aux vagues airs d’espion, un syriaque de Saint-Gall. Il m’avait expliqué que sa communauté se battait pour obtenir l’autorisation de construire un lieu de culte en banlieue, comme n’importe quelle association musulmane. Et avec aussi peu de succès.

J’avais songé à vous raconter cette histoire, qui intervenait au moment où on débattait de l’interdiction des minarets. Je trouvais qu’elle jetait un jour intéressant sur ce débat. Elle laissait entrevoir, sous l’étoffe râpée de la lutte pour la défense des valeurs laïco-nationales, le simple rejet de l’autre. Et quel autre: des gens qui parlent la langue de Jésus-Christ, pardi!

Aujourd’hui, ce monsieur, qui était venu montrer la terre de ses ancêtres à sa petite fille d’une dizaine d’années, fait peut-être partie de ceux qui s’en sont allés rénover leurs solides maisons de pierre dans le Tur Abdin – la montagne des serviteurs de Dieu. Dans le coin, ils croiseront quelques serviteurs d’Allah du genre plutôt rigide. Mais ils rencontreront sans doute aussi le shahmaran, la reine des serpents au tendre visage humain, qui a accepté d’être mangée pour sauver son aimé. Une fée assez mal vue à La Mecque et à Qom.

Quoi qu’il en soit, je leur souhaite très sincèrement bonne chance. En tout égoïsme: sans la diversité têtue qu’ils incarnent, le monde serait un lieu bien triste. Et puis, soyons réalistes: il y a trop d’étrangers en Suisse, tout UDC vous le dira. Tout départ est donc bon à prendre. Même si ces gens-là me semblent dotés d’une opiniâtreté dont nous aurions bien l’usage. C’est tout le problème des migrations: quel que soit le sens ou le but du voyage, ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont.