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La montagne en toute liberté

Alpiniste de l’extrême, en Himalaya, en Patagonie ou en Antarctique, Romolo Nottaris fut l’un des promoteurs du «style alpin» en très haute altitude, sans porteurs, sans oxygène. Rencontre

Le 4x4 grimpe à plein moteur. Le chemin traverse une forêt de châtaigniers, avant de déboucher sur une vaste prairie. Romolo Nottaris, 67 ans, vit ici l’été, dans une ancienne bâtisse en pierre qu’il a fait retaper avec goût. C’est ici, au fond du Val Colla, que le grand alpiniste tessinois a trouvé son port d’attache, à 1000 mètres d’altitude, à quelques kilomètres de Lugano.

Trouvé, ou plutôt retrouvé. Car pour lui, tout a commencé ici. «J’avais deux ans quand j’ai commencé à venir en vacances avec mon père dans une minuscule cabane de montagne un peu plus haut.» Devenu grand, Romolo ira poser ses mains et ses pieds là où encore aucun homme n’est passé. Seul ou avec d’autres, il grimpera en Himalaya, en Patagonie, en Antarctique. Mais ses rêves d’alpiniste ont pris forme ici.

«C’est mon jardin.» Il montre les Denti della Vecchia, longue arête calcaire qui borde le vallon. C’est là qu’il a appris à grimper, c’est là que, tout jeune, il a ouvert une voie sur le fil d’un beau pilier jaune, vertical. Il le fera admirer de plus près à ses hôtes en fin d’après-midi, quand il aura assez causé. On remontera un couloir raide avant de suivre une sente surplombant les falaises.

Au moment où, pour la première fois, Chamonix envoie les gendarmes filtrer l’accès à la voie normale du Mont-Blanc, surfréquentée, nous voulions rencontrer Romolo Nottaris parce qu’il incarne tout le contraire de cet alpinisme devenu sport de masse. Le Tessinois, qui fut très proche d’Erhard Loretan, a participé au renouvellement de l’himalaysme. Il a été l’un des promoteurs du «style alpin» en très haute altitude, consistant à partir à l’assaut de quelques-uns des sommets les plus élevés et les plus difficiles du globe avec un sac, une tente et un peu de nourriture, comme vous et moi allons camper en Valais. Pas de porteurs, pas de sherpas, pas d’oxygène – jamais –, pas de cordes fixes installées à l’avance.

Qu’inspirent à un pur comme lui les cohortes de grimpeurs qui remontent la voie normale du Mont-Blanc ou de l’Everest en longues colonnes de fourmis? Pour le savoir, il fallait le faire raconter sa montagne à lui, sa manière d’y aller, son bonheur d’y être.

Romolo Nottaris veut bien se confier mais il le répétera encore au moment de se quitter: «Je ne veux surtout pas passer pour un type agressif. C’est mon message: chacun fait ce qu’il veut. En montagne, il y a de la place pour tout le monde.»

Retour vers l’enfance. «A sept ou huit ans, j’ai vu le film de l’expédition italienne au K2. J’ai décidé que j’allais devenir alpiniste professionnel. Je me fichais déjà de l’école, on m’appelait tête dans les nuages.»

Il ne le sait pas encore, mais l’un des acteurs de cette épopée, Walter Bonatti, deviendra plus tard un ami. Et un exemple à suivre, même s’ils n’ont jamais grimpé ensemble. «Une icône», «un grand monsieur, magnifique de liberté». Tout comme Riccardo Cassin, celui qui ouvert la voie de l’éperon Walker à la face nord des Grandes Jorasses, en 1938. Et qui prendra le jeune Tessinois sous son aile. «C’était un maître.»

C’est à treize ou quatorze ans qu’il commence la «vraie grimpe». Déjà son esprit libre se révèle. Le Club alpin suisse a fait une exception pour l’admettre très jeune, mais en exigeant qu’il reste dans les lignes. «Bien entendu, je n’écoutais pas, je grimpais là où il ne fallait pas.»

Bientôt il se «fera les ongles», comme il dit, plus haut, dans le Val Bregalia (GR) et ses sommets prestigieux et difficiles que sont le Piz Badile et le Cengalo. Après une pause de quelques années à Genève, où il réussit à ne pas mettre les pieds au Salève et vit surtout la nuit, il retourne à la haute montagne au début des années 70.

Premier drame – il y en aura d’autres, Romolo Nottaris ne fait plus le compte de ses compagnons disparus: parti avec quatre copains à skis au Mont-Blanc, il revient tout seul. Une avalanche. «Ça m’a bousillé.» Il se reprend, passe le cours d’aspirant en Valais, puis de guide dans les Grisons.

Sa carrière va commencer, et il va vite éprouver le besoin d’aller voir ailleurs qu’en Europe. «A l’époque déjà, on n’était pas complètement libre dans les Alpes. Il y avait les hélicos, les colonnes de secours. En expédition, il m’est arrivé de rester plusieurs mois sans recevoir la moindre lettre.»

Alors, il ira planter sa tente en Himalaya, en Patagonie, au Pérou, en Antarctique. Gasherbrum II, Makalu, K2, Everest, Mont McKinley, Cerro Torre, les noms défilent. Ses compagnons d’aventures s’appellent Tiziano Zünd, Jean Troillet ou Erhard Loretan – avec la pudeur des gens de la montagne, Romolo Nottaris fait comprendre combien le Fribourgeois disparu au Grünhorn (VS) en 2011 lui était cher, combien ils partageaient tous deux la même approche. La dernière expédition de Loretan, c’était avec Romolo Nottaris, au Chili. «Nous n’avons pas réussi à cause du mauvais temps.»

«J’ai toujours cherché à faire quelque chose de nouveau et de libre, de créatif.» C’est sa philosophie. Elle est aux antipodes de l’évolution qui a débouché, aujourd’hui, sur les expéditions dites commerciales à l’Everest. Une armée de sherpas encadrent et hissent des touristes au sommet – quand tout va bien –, après avoir entièrement équipé la voie de cordes fixes et d’échelles, installé et approvisionné les camps. Et, bien sûr, monté force bombonnes d’oxygène.

«Je ne critique pas, chacun fait ce qu’il veut, et ils ne font de mal à personne. Mais ce n’est plus de l’alpinisme, lâche Romolo Nottaris. Si ça peut rendre les gens heureux… je me demande quand même quelle peut être leur joie.» Il est vrai que sans les sherpas, qui gagnent beaucoup d’argent avec leur activité, «on ne se serait jamais approché de l’Himalaya», admet le Tessinois.

Aller toujours plus loin, mais par ses propres moyens, sans aide extérieure. «La plus belle chose en montagne, c’est de devoir se mouvoir uniquement par soi-même. Moi, je ne sais pas me servir d’un GPS.» Il rit: «La première chose à faire, dans les Alpes, ce serait de supprimer les panneaux indicateurs qui te disent en combien de temps, à la minute près, tu vas arriver à tel endroit, à quelle altitude tu seras.»

Plus sérieusement, il pense qu’avec les téléphones portables pour donner l’alarme plus vite, le GPS pour se repérer dans le brouillard, les airbags pour surnager dans les avalanches, les bips pour être repéré si on est pris, Internet pour capter la météo, les alpinistes d’aujourd’hui finissent par «sauter des étapes». «Ils se disent: j’ose aller plus loin parce que j’ai le Natel dans la poche, parce que j’ai ceci ou cela.» Certains approchent la montagne «avec plus trop de respect».

Et de rappeler qu’«en Antarctique, c’est le seul coin du monde où personne ne peut venir te chercher. Il y a des tas de sommets encore vierges, mais c’est très engagé.» Dans le jargon des alpinistes, ça veut dire qu’il n’y a pas de possibilité de repli sûr et rapide en cas de pépin, de fatigue, d’accident, de mauvais temps. Romolo Nottaris en sait quelque chose. Un jour, une chute de glace lui a brisé une jambe. C’était dans la face nord de l’Everest. Il est revenu comme il a pu.

Aujourd’hui, Romolo Nottaris continue de partir à l’aventure, mais sur des itinéraires moins pointus. Par exemple, il vient de passer trente jours sans voir personne à 6000 mètres, entre l’Annapurna et le Mustang. Et dans l’entrée de sa maison, suspendus à une patère, il y a toujours des cordes, des baudriers, des mousquetons, des pantoufles d’escalade, tout ce qu’il faut pour se mettre quelques longueurs de rocher sous la main.

L’esprit dans lequel il pratiquait l’alpinisme extrême n’est pas mort, pense Romolo Nottaris. Une nouvelle génération a pris ses marques. Parmi eux, Ueli Steck et les frères Anthamatten que Romolo Nottaris soutient grâce à son entreprise, New Rock, à Davesco, un commerce de distribution d’articles de montagne fondé il y a 35 ans pour financer ses propres expéditions.

Romolo Nottaris pose un regard bienveillant sur l’essor de la grimpe de compétition, une discipline qui relève pourtant d’un «autre monde» que l’alpinisme extrême. «C’est beau, c’est un spectacle magnifique, les jeunes s’amusent.» Mais la grimpe en falaise est devenue tellement sûre aujourd’hui, avec des spits [pitons d’assurage installés par forage dans le rocher] tous les 2 mètres qu’elle est «quelque chose de tout différent de ce que nous faisions».

Dans le monde des grimpeurs, il y a de grands débats pour savoir s’il faut «équiper» davantage les voies, c’est-à-dire poser des spits, ou les déséquiper. Ou les laisser telles que les premiers les ont équipées. Il y a quelque temps, des jeunes ont appelé Romolo Nottaris pour savoir s’ils pouvaient équiper la voie qu’il a ouverte, quand il était tout jeune, sur le pilier des Denti della Vecchia. «C’était déjà sympa qu’ils me téléphonent. Je leur ai dit que là où j’avais pu passer avec deux ou trois pitons il y a quarante ans, ils devaient pouvoir passer sans en mettre un quatrième.»

Le matin de notre rencontre, Romolo Nottaris entendait à la radio que les gendarmes français surveillaient désormais l’accès au Refuge du Goûter, point de départ de la voie normale du Mont-Blanc.

«C’est un peu ridicule, mais ma foi, quand il y a trop de monde, il faut peut-être finir par poser des règles.» Pour lui, le Mont-Blanc fait désormais partie de ces endroits qui ne l’intéressent pas. En tout cas pas en été. «La montagne, la nature, l’aventure, ce n’est plus au Mont-Blanc qu’on les trouve.» Plus au Cervin non plus, pourtant «une des plus belles montagnes du monde».

Où alors? «Mais partout. Il y a tellement de beaux coins encore.» On insiste. «Eh bien, le Bristen par exemple.» Le Bristen? Une montagne qui dépasse tout juste les 3000 mètres, dans les Alpes glaronaises, qu’on aperçoit en arrivant de Lucerne par l’autoroute du Gothard. «C’est une montagne magnifique, un triangle parfait. C’est le K2 de la Suisse! Je l’ai fait cinq fois. Il y a peu de monde, la cabane est minuscule, elle n’est pas gardiennée.»

Quand on a vaincu les sommets les plus prestigieux de la planète, on peut encore s’enthousiasmer comme un enfant, à 67 ans, pour une modeste montagne ne présentant pas de difficulté technique particulière. Quelle leçon, Romolo Nottaris.

«La plus belle chose en montagne, c’est de se mouvoir uniquement par soi-même. Moi, je ne sais pas me servir d’un GPS»

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