Utopies suisses

Au Monte Verità, de la nature sauvage à la ville-jardin

Les idéaux vécus au début du XXe siècle par la petite colonie au Tessin se voulaient proches de la terre nourricière: vie saine, naturisme et danses. Une parenthèse temporelle contre l’essor du monde moderne

Utopies d'hier, d'aujourd'hui et même du futur: la Suisse regorge de ces lieux qui ne tiennent pas forcément compte des vicissitudes de la réalité. «Le Temps» vous les fait découvrir du 16 au 20 juillet.

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Pour y aller, on prend des trains, des bus, des bateaux même. Arrivé à Ascona (TI), on peut se faire piéton pour gravir le mont. La route est belle, bordée d’épais rideaux d’une végétation luxuriante. Une signalétique ronde et colorée indique la route à suivre, signe annonciateur de ce que l’on va trouver au sommet de la colline. Voilà qu’apparaît un bâtiment blanc aux balustrades noires et aux généreux balcons orientés plein sud, puis une pelouse, qu’un chemin de mosaïque coloré serpente. Nous y sommes! Volte-face, et c’est devant une vue plongeante sur le lac Majeur que l’on se trouve, avec, si on les cherche bien entre les feuilles, les îles de Brissago au large.

La vérité est là-haut, c’est ce que décrètent une poignée d’idéalistes qui s’installent au Monte Verità au début du XXe siècle, alors que l’endroit porte encore le nom de Monescia. Les fondateurs sont venus de loin, à la recherche d’un éden à la hauteur de leurs aspirations: vivre plus près de la nature, loin des centres urbains pervertis par l’industrialisation rampante, une vie libre, en communauté, et faire de cet endroit le point de départ d’un monde meilleur. Une vision immortalisée dans une toile peinte par l’un d’eux: la représentation d’un paradis terrestre, lové dans une séduisante jungle, ses habitants en tenue d’Eve et d’Adam, quelques biches qui paissent dans une clairière. Au loin, l’enfer, avec ses cheminées d’usine fumantes et son ciel rougeoyant.

On peut sourire à l’évocation d’une vision aussi manichéenne du monde, qui trahit sans doute la jeunesse du groupe de colons. Mais les thématiques convoquées dans cette fresque fondatrice rejoignent des préoccupations terriblement contemporaines: rêves de nature sauvage, inquiétude vis-à-vis de la technologie et des profonds changements que traverse la société, recherche d’alternatives au capitalisme et au gaspillage des ressources…

Egalitarisme, amour libre…

Au Monte Verità, les aliments d’origine animale seront bannis. On mangera bio – les produits du jardin potager – et l’on aura recours à la médecine naturelle. On ne fera pas encore de yoga, mais la santé du corps et de l’esprit seront au cœur des préoccupations, négociées via la gymnastique, des bains de soleil naturistes et des séances de méditation. Egalitarisme, amour libre, expression individuelle seront admis voire encouragés. Une image de l’époque montre un enfant qui tend un bouquet de fleurs des champs à un homme assis dans l’herbe, barbe et cheveux longs. Des hippies, les Montéverdiens?

A l’époque, on parle de Lebensreform, mouvement né en Allemagne dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui prône le retour à la nature en réaction à la révolution industrielle et à l’urbanisation rampante. Pas vraiment à gauche ni vraiment à droite, à la fois progressiste et conservateur, le mouvement sera récupéré de part et d’autre, bien qu’il se considère lui-même comme une «troisième voie», ni communiste ni capitaliste, et à vrai dire peu organisée politiquement.

De l’air! Du soleil!

Pour ses défenseurs, il est surtout question de sauvegarder sa santé en fuyant l’environnement urbain. De l’air! Du soleil! Il faut renouer avec le giron rassurant de Mère Nature. Quelques dizaines d’années plus tard, la Lebensreform inspirera le mouvement hippie et contribuera à la formation d’une conscience écologique. Mais dans l’intervalle, c’est dans des poches d’expérimentation radicale que le mouvement évolue, notamment au Monte Verità.

Ce n’est pas un hasard si ces proto-hippies ont atterri là. Car au tournant du siècle, le village de pêcheurs qu’est encore Ascona attire déjà penseurs, rebelles et artistes de tout poil. L’ouverture en 1882 du tunnel du Gothard facilite l’accès au Tessin depuis le nord et, avant même cette lézarde dans les alpes, Nietzsche le philosophe et Bakounine l’anarchiste ont été séduits par le havre de paix qu’est le Tessin, où le climat est si doux et la vie si bon marché.

Des Lebensréformistes convaincus

A un ricochet de là, les îles de Brissago sont en passe de devenir un extraordinaire conservatoire d’espèces végétales, qui ruinera leur propriétaire, la baronne Antoinette de Saint-Léger, mais attirera de nombreux curieux, dont beaucoup d’artistes en mal d’exotisme. «Ascona, dans les années 1900, était l’avant-poste le plus au sud d’une profonde Lebensreform venue du nord», dira quelques décennies plus tard Harald Szeemann, à qui l’on doit la redécouverte du Monte Verità.

C’est dans ce contexte que nos colons investissent Monescia, colline déjà convoitée par les théosophes de la région, dont le projet d’y construire un cloître n’aboutira pas. Henri Oedenkoven, le fils d’un riche industriel anversois, avance les fonds pour acquérir la parcelle. Il a 25 ans en 1900. Sa compagne, la pianiste viennoise Ida Hofmann, en a onze de plus. Ils se sont rencontrés lors d’une cure médicale, se liant également d’amitié avec Karl Gräser, officier de l’armée austro-hongroise. Les trois curistes sont des Lebensréformistes convaincus. Ils convainquent frère, sœur, amis de rejoindre leur quête et de partir s’installer à Monescia. Ils sont six à faire route vers Ascona pour rejoindre leur terre promise, où ils arrivent au printemps 1900.

Bains de soleil et travaux

D’une montagne sauvage, envahie de jungle et dénuée d’accès routier, la jeune équipée a tôt fait de faire une colonie viable, érigeant plusieurs maisonnettes au confort sommaire et aménageant un jardin potager. Très vite, le lieu devient un sanatorium, où pensionnaires et habitants se confondent, s’adonnant fesses à l’air aux bains de soleil, aux travaux des champs et à la danse.

Mais la communauté est rapidement ébranlée par l’incompatibilité des vues des uns et des autres. D’un côté, ceux pour qui cette vie proche de la nature et libérale est en soi l’idéal à atteindre, quitte à faire quelques concessions à la modernité, et de l’autre les plus radicaux, qui prônent une discipline de vie sans compromis, sans confort, sans argent. Une visite chez le dentiste peut très bien être rémunérée par une aria chantée avec talent. Qui a besoin d’argent quand on peut vivre de troc?

Jusqu’à la faillite…

Gusto Gräser, frère de Karl et auteur de la peinture à la clairière et aux biches, s’en va vivre dans une grotte afin de vivre pleinement sa vie rêvée. D’autres finiront par aller s’installer au Brésil, où l’utopie semble plus accessible. Pour ceux qui restent, l’aventure se poursuivra durant une vingtaine d’années, jusqu’à la faillite du lieu, laquelle contraindra ses habitants à le vendre et à partir.

Durant ces deux décennies, le Monte Verità sera un fabuleux lieu de vie et d’expérimentation, attirant penseurs et artistes issus de l’avant-garde et donnant lieu à l’émergence de formes artistiques nouvelles. La danseuse Isadora Duncan, les dadaïstes Sophie Taeuber et Jean Arp, le psychiatre Otto Gross, l’écrivain Hermann Hesse, le psychanalyste Carl Jung… tous feront halte au Monte Verità. On murmure même que Lénine est passé par là. Là-haut, les disciplines sont pratiquées sans distinction ni hiérarchie, elles forment un tout, une symbiose indissociable de la vie. Un art total, en somme.

Un baron banquier et nazi

Mais alors que l’art fleurit, les dettes s’accumulent. C’est le baron von der Heydt qui sauve le Monte Verità de la faillite en 1926, acquérant le lieu pour une somme modique. Personnage ambigu, banquier fortuné à la fois collectionneur d’art et membre du parti nazi, il donnera un second souffle à la colonie grâce à son apport financier et son intérêt pour les arts. Il installe sa foisonnante collection d’art asiatique et moderne dans la maison anciennement occupée par le couple Oedenkoven-Hofmann, qui y a habité avec pour tout élément décoratif le piano d’Ida.

Il fait construire un peu plus haut un immeuble de style Bauhaus (ci-dessus) qui deviendra l’hôtel qu’il est encore aujourd’hui, et joue parfaitement son rôle de mécène, faisant venir à lui les artistes et les penseurs. A sa mort en 1964, le baron lègue ses possessions à l’Etat tessinois, qui ne sait qu’en faire. Sa collection d’art est dispersée et le Monte Verità est laissé à l’abandon pendant une dizaine d’années jusqu’à l’arrivée de l’historien d’art Harald Szeemann, qui fera revivre le lieu.

Fini les naturistes et les biches

Le jour de notre visite, près de 120 ans après l’établissement de la colonie du Monte Verità, il n’y a plus le moindre naturiste à l’horizon et les biches, si elles ont un jour été là, sont parties paître ailleurs. Plus aucune trace, non plus, de jeunes gens cultivant la terre, dansant en cercle et vivant dans des cabanes de fortune. En ce dimanche soir estival, ce sont plutôt des nuées d’académiciens venus d’universités prestigieuses qui se croisent, un verre à la main, sur la terrasse du bâtiment de style Bauhaus.

Mais n’allez pas croire que les cheminées d’usine fumantes et leurs propriétaires bourgeois ont eu raison de l’idéalisme montéverdien. Si le ciel tire vers le rouge, c’est que le coucher de soleil s’est fait incandescent, donnant des reflets carmin à cette nature presque aussi spectaculaire que dans la peinture de ses débuts. Le Monte Verità ne choque plus personne par les pratiques débridées de ses habitants, mais il continue d’être un lieu magnétique où l’on vient se ressourcer, créer, brasser des idées, débattre et échanger.


L’empreinte indélébile de Harald Szeemann

Indiscutablement le premier laboratoire artistique et hédoniste à ciel ouvert dans un nouveau siècle en marche, le Monte Verità n’aurait pourtant jamais eu la reconnaissance internationale qui lui est accordée sans le flair et le travail acharné d’un homme. Harald Szeemann, curateur prolifique et subversif, a alors déjà signé les plus prestigieuses expositions qui ont transformé la façon de penser et de voir l’art contemporain lorsqu’il commence à écumer les archives du Monte Verità.

Après l’exposition Quand les attitudes deviennent forme de 1969, qui l’obligea à se retirer de ses fonctions de directeur de la Kunsthalle de Berne, et la Documenta 5 de Kassel en 1972, Harald Szeemann change de cap lorsqu’il s’installe en 1974 au Tessin auprès de sa deuxième femme, l’artiste Ingeborg Lüscher, dans le petit village de Tegna, à quelques kilomètres d’Ascona.

Un passionné

La découverte du Monte Verità représenta pour Harald Szeemann la quintessence de ses recherches, passionné qu’il était par les utopies et la quête de liberté absolue. Détaché des institutions et des mondanités, il commence à réunir dans son bureau, une ancienne fabrique nichée dans le val Maggia, toute la documentation existante pour reconstituer ce mythe qui a croisé en somme la trajectoire de 600 personnes. Démêler cet entrelacement de parcours et d’idéologies sur plus de 70 ans n’est pas une tâche facile. Mais pour l’historien de l’art, le fil rouge qui guide son travail, jusqu’à l’exposition qu’il présenta à Ascona en 1978 puis à Zurich, Berlin, Vienne et Munich, est le concept d’art total, ou Gesamkunstwerk.

De la même façon qu’il bouleversa le dispositif d’accrochage de l’exposition Quand les attitudes deviennent forme, le curateur a créé à Ascona, puis au Musée du Monte Verità, en 1981, un espace qui réunit tous azimuts photographies, carnets, objets, extraits de journaux, livres et œuvres d’art. Entre un objet et l’autre, l’exposition rend compte de la force de l’énergie utopique de ce lieu.

Radicalisation de la recherche

De l’exaltation du corps incarnée par la communauté du Monte Verità à la libération du geste qui habita l’exposition radicale de 1969, il n’y a qu’un pont. A la différence qu’aux yeux d’Harald Szeemann, ce projet représente, à ce moment de sa carrière, une forme de radicalisation de sa recherche. Pour lui, l’art qui se manifeste sur la petite montagne tessinoise se concrétise dans un projet global de transformation de l’homme par l’étude, la pensée, la culture et le développement de soi.

Croyant à l’importance de la pérennisation de l’histoire du Monte Verità, il s’investit dans l’institutionnalisation de ce lieu jusqu’à sa mort en 2005, laissant à son tour une empreinte indélébile sur ces lieux, rejoignant ainsi les hommes qui ont forgé le destin de cette colline.

Cynthia Garcia

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