Les lutteurs garderont leurs culottes vierges de toute sciure jusqu’à 2021. Les vaches d’Hérens, elles, combattront mais dans leurs prés, tandis que les montées à l’alpage se dérouleront à «huis clos» en Valais. Les balles ne siffleront pas, les instruments non plus, lors des fêtes de tir annuelles. «Depuis le début du XXe siècle, seules les deux guerres mondiales avaient contraint notre abbaye à reporter notre fête qui a lieu tous les deux ans», a déclaré au Temps Jérôme Chessex, trésorier de la Noble Abbaye des Echarpes Blanches de Montreux, fondée en 1627.

La plupart des événements traditionnels printaniers n’auront pas lieu, ou seront «adaptés» à une situation peu compatible avec le partage festif. Une pandémie peut-elle mettre à mal des célébrations transmises de génération en génération, et parallèlement en faire émerger de nouvelles? Ethnologue, membre de la commission suisse pour l’Unesco et directrice du Musée gruérien de Bulle (FR), Isabelle Raboud-Schüle a répondu à nos questions.

Lire aussi: Apéro-vidéo, fête à distance, jeux en ligne: internet nous sauve

«Le Temps»: L’ambiance n’est pas à la fête bien que nous en aurions bien besoin: quelles célébrations traditionnelles pourraient-elles s’adapter à une crise sanitaire qui nous empêche de nous retrouver ensemble au même endroit?

Isabelle Raboud-Schüle: Prenons l’exemple des montées à l’alpage, ou inalpes: la carence de public sera moins importante que lors d’autres événements, car l’idée de rejoindre l’alpage avec l’équipe qui y vivra ensemble demeure l’élément principal. Ça s’entend, ça se voit, donc même si les gens ne peuvent y assister que depuis leurs fenêtres, ils auront ce plaisir. Les inalpes et désalpes sont devenues des événements publics dans les années 1980, organisés de manière concentrée avec des troupeaux qui passent au même endroit pour que les gens puissent se rassembler et fêter. On a toujours alpé, désalpé, mais chaque troupeau était déplacé en fonction de la croissance des herbages, de la météo et des impératifs de la saison agricole.

En revanche, dans le cas des abbayes de tir, de tous ces spectacles du monde associatif, ceux qui participent ou assistent viennent avant tout pour la relation aux autres. Là, les fêtes manquent beaucoup, parce que dans le tissu des localités – c’est valable aussi bien pour les quartiers urbains que les villages – le fait de se retrouver régulièrement participe au sentiment de construire quelque chose ensemble pour la communauté dans laquelle on vit. Les musiques au balcon et autres partages par réseaux sociaux montrent que de nouvelles pratiques se créent rapidement pour répondre à ce besoin.

C’est donc cela, la fonction sociale des fêtes traditionnelles?

Oui, elles rendent visible le fait d’être ensemble, dans un même lieu, de faire partie de quelque chose de commun. C’est ce qu’on a retrouvé dans le confinement mais qu’on avait largement perdu avec l’habitude d’être pendulaire ou de circuler en voiture: beaucoup de gens vivent dans des localités qu’ils quittent le matin et regagnent seulement le soir, ne rencontrant personne dans leur propre zone d’habitation. Donc que cela soit une fête de tir ou autre, c’est l’occasion de voir en chair et en os les gens aux côtés desquels on vit. Cela crée un «nous» auquel on se fédère, même si l’appartenance n’est que temporaire et changeante.

Lire également: Croisades & confitures: quand les crises façonnent la cuisine

A-t-on absolument besoin de ces rendez-vous?

Oui, car on a besoin de permanence, de se dire que certaines choses changent vite et que d’autres se poursuivent. C’est aussi un héritage, qui montre d’où l’on vient, nous ancre quelque part. Il est même possible de s’y «brancher» en cours de route: on peut vouloir transmettre une tradition à ses enfants même en étant quelqu’un qui vient de s’installer dans un village et se dit «tiens, je vais fêter la Saint-Nicolas cette année».

Nos communautés sont moins géographiques qu’il y a quelques générations, puisqu’on se déplace pour tout. Les liens sont plus multiples, et c’est caractéristique de notre temps: on travaille, on fait du sport et on habite à trois endroits différents, parce qu’on peut le faire. Il y a cinquante ans, on ne pouvait pas se déplacer, donc tout se faisait dans les mêmes communautés. Avec un côté plus contraignant: on retrouvait les mêmes personnes partout.

Quelles fêtes traditionnelles ont-elles disparu et pourquoi?

De nombreuses traditions issues du calendrier religieux ont soit disparu, soit sont très peu fréquentées. La Fête-Dieu se maintient dans les zones très développées mais les processions, les pèlerinages collectifs, etc. se sont évanouis ou transformés. Les traditions sont quelque chose d’extrêmement mobile dans le temps. Je pense plutôt que beaucoup de choses ont pris de l’ampleur, comme le 1er Mai à Zurich ou la Street Parade.

C’est donc changeant, mais parfois très durable: prenez les carnavals, ou certaines fêtes comme La Bénichon, qui a été fortement réprimée par les autorités pendant plusieurs siècles. Pourtant, elle a encore lieu. Il y a un besoin prononcé de ces choses-là, qui existe même chez ceux qui n’ont pas envie qu’on les taxe de traditionalistes. Dans les milieux alternatifs par exemple: quand des squats ont été fermés à Genève, on a crié à la perte d’un univers socioculturel qui a dû réémerger ailleurs parce que les gens avaient bâti quelque chose ensemble qu’ils auraient voulu faire durer.

Nous vivons un «moment» d’histoire, peut-on imaginer que de nouvelles traditions en émergent?

On ne peut pas encore le dire. Par exemple, le fait de se retrouver entre membres d’une même famille chaque dimanche sur Skype à 18h, peut-être qu’on le fera «en vrai» ensuite, peut-être pas. Il faut voir si le besoin évolue en fonction des possibilités matérielles. En revanche, sans parler de nouvelles traditions, on doit faire face à des concepts de sécurité à élaborer pour la distance entre les gens, l’hygiène. Cela incite à réinventer les choses et… à parler plus!

Lire aussi: Le ramadan au temps du Covid-19: «On s’est dit que tout allait être chamboulé mais le partage existe toujours»

On espère qu’on trouvera des solutions pour La Bénichon ou la Saint-Nicolas par exemple. Ce qui va y manquer et qu’on va devoir réapprendre, réinventer, c’est la spontanéité: on ne pourra pas se presser le long d’un défilé les uns contre les autres, faire la queue au bar comme avant. Mais la plupart de ces traditions se sont adaptées et continuent de le faire: elles l’ont fait face à la modernisation, au fait que les gens se déplacent, qu’il faut un espace public disponible: il faut des gens qui ferment la circulation, etc. On a toujours trouvé de nouvelles manières de faire. Si l’on songe aux conditions de sécurité imposées après l’attentat de Nice, on s’est vite habitués aux blocs de béton au bout des rues.

Compte tenu de la dimension sanitaire de la crise, risquons-nous de voir moins de célébrations communautaires à l’avenir?

Je pense que les communautés humaines recréent constamment des rituels qui rassemblent, expriment l’appartenance, aident à savoir où l’on est, qui l’on est, avec des modalités différentes. Regardez Polymanga [ndlr: convention dédiée à la culture japonaise, aux mangas et jeux vidéo à Montreux]: vu d’ici, ça n’a peut-être rien de traditionnel mais ces gens se retrouvent année après année. Dans le milieu du chant choral, on parle souvent des chorales de village qui vieillissent, vont s’éteindre, alors qu’il y a de nouveaux chœurs qui naissent! S’ils ne comptent pas autant de membres que ce que les chœurs traditionnels ont pu totaliser, ils se développent avec des formules innovantes et des projets auxquels les amateurs adhèrent différemment et avec un fort sentiment de communauté.