«Aucun mot d’ordre ne domine autant le discours public aujourd’hui que celui de la transparence», affirme en préambule le philosophe allemand Byung-Chul Han dans son essai, La société de la transparence, qui vient d’être traduit en français aux éditions PUF. Une transparence aujourd’hui fétichisée et répondant à l’injonction d’accélération contemporaine – car l’opacité ralentit la communication, souligne-t-il –, et qui s’accompagne de l’illusion d’offrir une société plus positive.

Il n’y a pas à chercher bien longtemps des exemples illustrant ce que le philosophe dénonce tout au long de son ouvrage, la transparence comme un leurre et un danger jusque pour l’âme. En Suède, c’est ainsi au nom d’une société plus vertueuse que la loi impose au fisc de communiquer les revenus de n’importe quel citoyen à quiconque les réclame. Ce qui a permis à un entrepreneur d’éditer depuis plusieurs années un annuaire unique au monde: le «Ratsit». Dans celui-ci figure les coordonnées de chaque Suédois majeur, son salaire, ainsi qu’une lettre discrète: N pour les bons payeurs, et J pour ceux qui n’ont pas réussi à honorer toutes leurs factures… Figurer dans le Ratsit avec la mauvaise lettre peut compliquer beaucoup l’existence. Impossible de louer un appartement, ou même prétendre à un abonnement téléphonique. Car qui voudrait faire confiance à un mauvais payeur?

Politique du spectacle

En France, l’idéologie de la transparence vient aussi de s’illustrer récemment suite à la grogne suscitée par le statut de la première dame, Brigitte Macron. Son époux voulait institutionnaliser la fonction de conjoint présidentiel. Fronde des opposants. Le Palais de l’Elysée a habilement éteint le départ de feu en publiant sur son site une «charte de transparence relative au statut du conjoint de chef de l’Etat».

La transparence? Nouveau mot magique dans cette ère du «tout montrer» et «tout dire», presque un opium. Hélas, rappelle le philosophe, l’homme n’est même «pas transparent à lui-même. Et c’est aussi l’absence de transparence de l’autre qui maintient la relation en vie. Seule la mort est totalement transparente.» Ou la machine. En politique, cette transparence ne serait même pas souhaitable d’après l’auteur, puisque «transparence et vérité ne sont pas identiques», et «seule la politique en tant que théâtrocratie fait l’économie des secrets. Ici, l’action politique cède le pas à la pure et simple mise en scène», analyse-t-il.

On peut ne pas adhérer à cette théorie, et trouver que le modèle d’absolue vérité suédois, qui a poussé dernièrement une ministre à la démission parce qu’elle avait été contrôlée positive à un éthylotest, penche du meilleur côté que les fonctions trop floues ou inexistantes des conjoints enrôlés en tant qu’assistants parlementaires par les élus français. Mais la transparence en politique est effectivement une pure illusion lorsqu’elle consiste à tweeter toutes ses pensées, même insomniaques, tel Donald Trump.

Images identiques

Ex-star de la téléréalité, le nouveau président a su devenir un pur produit de l’époque, qui donne sans doute l’illusion à son électorat de base qu’il agit parce qu’il grogne régulièrement en 140 signes. Car désormais, écrit Byung-Chul Han, «il faut un contact immédiat entre l’image et l’œil», par le truchement de nos multiples écrans. La société de la transparence est devenue celle de la pornographie. Et ceux qui n’ont pas de compte 2.0 des spectres. Ou même des intouchables. Auraient-ils une existence si ennuyeuse qu’ils n’osent l’étaler sur Instagram? Ou des enfants trop laids pour mériter de figurer sur Facebook? On ne peut que les soupçonner du pire à l’heure où «tout ce qui séjourne en soi, ou repose en soi, n’a plus de valeur. Les choses ne se voient pourvues d’une valeur que lorsqu’elles sont vues», constate le philosophe. «L’impératif de transparence rend suspect tout ce qui ne se soumet pas à la visibilité. C’est en cela que consiste sa violence.»

Pire, il uniformise, et donc enlaidit, tout. «Ce qui est problématique, ce n’est pas l’augmentation du nombre d’images de soi, mais l’obsession iconique de devenir image. […] La communication visuelle s’accomplit aujourd’hui sous forme de contamination, de défoulement ou de réflexe. Elle est presque dénuée de toute réflexion esthétique.»

Pour s’en convaincre, il suffit d’aller faire un tour du côté d’Instagram où, malgré ses 400 millions d’utilisateurs quotidiens, chacun se soumet à l’ordre de produire des images intimes identiques: millions de selfies en train de suer à la gym, encore plusieurs millions d’autoportraits au saut du lit, photos «foodporn» des mêmes cafés latte aux quatre coins du globe, ou de ses vacances Into the Wild à planter sa tente dans des décors sauvages et escarpés…

Dévoiler l’illusion

Clichés que nous contemplons, selon l’auteur, tels les prisonniers de la caverne de Platon qui regardent des ombres projetées sur un mur avec l’illusion qu’elles constituent le monde réel. Et c’est faire peu confiance à ses contemporains que de les imaginer si dupes. Car si l’essai à charge de Byung-Chul Han établit le long catalogue des nouvelles exhibitions, et décrit leurs méfaits en convoquant Marcel Proust, Freud, Roland Barthes, Jean-Jacques Rousseau ou Nietzsche, il s’illusionne sur la crédulité de ses contemporains.

Tout n’est pas si noir. Ou plutôt cristallin. Oui, on montre beaucoup aujourd’hui. Et l’on dissimule autant. Comme s’amusent à le signaler de nombreux comptes Instagram. Celui créé par une Canadienne de 28 ans prénommée Luisa, «You did not sleep there» (tu n’as pas dormi là), recense ainsi les selfies de camping sauvage les plus improbables: du bivouac installé au bord d’un gouffre qui a sans doute été déménagé juste après la photo, au campeur en tongs au milieu de la banquise, avec des commentaires ironiques sur le mode «mais oui, c’est ça»… Le compte Instagram «You did not eat that» (tu n’as pas mangé ça) se moque également des instagrammeuses très, très minces qui prennent la pose devant des triples hamburgers qu’elles ne risquent pas d’avaler si elles veulent conserver leur silhouette d’appétit de moineau. Un éclairage total sur l’âme humaine «la calcinerait et susciterait un type particulier de burn-out psychique», prévient Byung-Chul Han. Les flammes de l’enfer attendront. Certes, l’individu s’expose comme jamais auparavant, mais il n’a rien perdu de sa fourberie.

A lire: La société de transparence, de Byung-Chul Han, éditions PUF.