«Il ne suffit pas de baptiser une voiture du doux nom d'«Ambiente» pour que l'air devienne plus propre.» C'est à travers ce type de petites phrases assassines que Moritz Leuenberger, président de la Confédération, a inauguré jeudi le 71e Salon de l'automobile de Genève.

En personnifiant les voitures, le ministre des Transports a préparé un discours entre dérision et philosophie, tranchant fondamentalement avec ce que l'on attendait en pareille occasion. Troisième orateur après le directeur du Salon de l'auto, Jean-Marie Revaz, et Carlo Lamprecht, chef du Département de l'économie, de l'emploi et des affaires extérieures, et président du Conseil d'Etat genevois, Moritz Leuenberger a attendu que soit faite, ou peu s'en faut, l'apologie de la voiture, avant d'asséner quelques vérités en contradiction totale avec la «fête» de l'automobile.

«Mesdames et messieurs, chères voitures…» Lors de son allocution, le ministre des Transports a montré toute l'amplitude de son humour. Et donné plusieurs signaux forts sur ses opinions en matière de mobilité pendant son année de présidence.

L'automobile, soit «qui se meut de soi-même». Comme la lune, le soleil et l'amour, dit Moritz Leuenberger, d'où la fascination que ces quatre roues exercent sur l'humanité.

Mais comme l'amour, avec le temps, demande aux amoureux une remise en question afin de vérifier la validité du sentiment, Moritz Leuenberger demande s'il n'est pas temps de remettre en cause la faculté de l'automobile à se mouvoir toute seule.

«Combien de routes, de tunnels ou de galeries transalpines faut-il mettre à la disposition des automobilistes, et où fixer les priorités? […] Combien de CO2 peut-on accepter que les voitures produisent? Que faisons-nous pour garantir la sécurité au volant, et pour éviter les accidents?» demande Moritz Leuenberger. S'il reconnaît l'importance économique du transport routier ainsi que sa dimension sociale, le ministre des Transports nous met en garde pour que notre amour absolu d'indépendance ne se transforme pas en cauchemar pour tous. «Il en va de la survie même de l'humanité», dit-il.

Contre-projet à Avanti

C'est ainsi qu'il attaque l'initiative Avanti, qui plaide pour un élargissement de l'autoroute Genève-Lausanne à deux fois trois voies, le débouchonnage du tronçon Berne-Zurich ainsi que le percement d'un deuxième tunnel au Saint-Gothard. «L'initiative Avanti presse la berline du gouvernement et la dépasse sur les chapeaux de roue avec force coups de klaxon, dit-il. Nous voulons nous aussi résoudre le problème des embouteillages. Les 30 millions d'heures que les automobilistes suisses passent chaque année dans les embouteillages mettent à mal non seulement nos nerfs, mais aussi nos finances. […] Et nous voulons nous aussi un réseau autoroutier qui fonctionne bien. Mais l'initiative Avanti a le défaut de privilégier l'axe symbolique du Saint- Gothard, alors que les points critiques du réseau sont et seront plus encore demain le contournement de Zurich, et celui d'autres agglomérations. […] C'est pourquoi je peux très bien concevoir qu'il y ait un contre-projet à cette initiative, sans me fixer sur cette option…»

Puis Moritz Leuenberger démontre, avec beaucoup de poésie, que le problème des rejets de CO2 reste absolument crucial. En suisse, 35% des émissions de ce gaz à effet de serre seraient imputables au trafic routier. Et la loi exige que d'ici à 2010, la Suisse ait réduit sa production de CO2 de 10%, par rapport au niveau de 1990. «Nous voulons que la terre reste habitable pour l'homme. […] Le Salon de l'automobile connaît lui aussi une disparition des espèces: la Mustang (Ford, ndlr), la Dauphine (Renault), la 2CV (Citroën), la Topolino (Fiat), la Thunderbird (Ford). Essayons au moins de sauver la Jaguar, la Lupo et la Panda pendant qu'elles existent!»

Et, même s'il précise qu'il ne s'agit nullement d'une menace, Moritz Leuenberger insiste sur le fait que dès 2004, si l'objectif de réduction du CO2 ne peut être atteint, la taxe sur le CO2 pourrait être prélevée, renchérissant le prix du litre d'essence de 50 centimes. Or, argumente-t-il, les constructeurs n'ont jamais bénéficié de conditions aussi favorables qu'aujourd'hui pour mettre sur le marché les véhicules qui permettent cette réduction: la voiture à 3 litres aux 100 existe, comme les véhicules hybrides et électriques. Et la révolution de la pile à combustible est en route. «L'environnement ne regarde pas l'étiquette, il est sensible à ce qui se dégage du pot d'échappement!» continue-t-il.

Enfin, pour essayer de mettre un terme au carnage que provoquent les accidents de la route – 600 décès par année en Suisse – Moritz Leuenberger promet l'abaissement de la limite du taux d'alcoolémie à 0,5 pour mille, la délivrance du permis de conduire après une période probatoire de trois ans, une formation complémentaire pour tous les nouveaux conducteurs ainsi qu'une meilleure appréciation de l'aptitude à conduire des futurs automobilistes. «Nous voulons des automobilistes, pas des autistes mobiles!» ajoute-t-il.

A ses côtés, pendant le discours, Jean-Marie Revaz et Carlo Lamprecht ont conservé un petit sourire figé.