Pas froid aux yeux, l’auteure de La vie, c’est mortel!. Dès la première page, Claire Lecœuvre souligne que «la mort n’est pas triste du tout», car «chaque fois qu’un organisme s’éteint, il permet à un autre de vivre». Sauf que, poursuit la diplômée en écologie devenue journaliste scientifique, ce qui est vrai pour les mouches, les reptiles ou les oiseaux n’est pas vrai pour les humains, puisque nous utilisons «des tombeaux et des produits chimiques qui empêchent la dégradation de nos corps par les autres êtres vivants».

Plus loin, l’auteure note aussi que les cérémonies funéraires coûtent cher, avant de détailler tous les métiers participant à cette économie mortuaire… Piquant, l’ouvrage paru aux Editions Actes Sud Junior est aussi esthétique et didactique. Hier et aujourd’hui, ailleurs et ici: des dizaines de rituels funéraires y sont minutieusement décrits et illustrés par Charlotte Gastaut avec poésie.

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Le saviez-vous? On appelle cénotaphe un tombeau qui ne contient pas de mort, contrairement au mausolée. Et nécrosophe, un spécialiste des cimetières. Et saviez-vous aussi que dans certains pays, on déterre les trépassés après un certain temps pour les réenterrer plus propres qu’avant? Ou encore qu’au Tibet les bouddhistes placent le défunt en haut d’une montagne pour que sa dépouille serve de nourriture aux vautours? C’est que, dans cette tradition, l’âme quitte le corps au moment du dernier souffle pour rejoindre un nouvel hôte, l’enveloppe physique n’a donc plus aucune importance. «Cette pratique, très naturelle, est l’un des meilleurs moyens d’éviter la propagation des maladies», précise la scientifique qui regrette son déclin «à cause de la diminution du nombre de vautours et l’augmentation de la population».

La mort, il faut la vivre

Comme de nombreux spécialistes, Claire Lecœuvre déplore que le trépas soit devenu si tabou chez nous. «Il y a moins de quatre-vingts ans, les personnes mouraient à la maison. Toute la famille était là pour parler au mourant jusqu’à la fin et préparer ensuite son corps pour l’enterrement.» A présent que les aînés décèdent en EMS ou à l’hôpital, la mort est un concept lointain et prend un tour sinistre et effrayant.

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Ce n’est pas le cas partout, se réjouit la spécialiste. Qui cite, parmi tant d’autres exemples, les funérailles festives à La Nouvelle-Orléans. «Des orchestres de jazz accompagnent le cercueil de l’église jusqu’au cimetière. La famille et les proches marchent sous des parapluies décorés, puis se mettent à danser.» En Corée, le disparu est placé dans une tombe temporaire et fêté pendant trois à cinq ans. Ensuite, le chaman choisit pour lui un lieu de sépulture idéal et y enterre ses os nettoyés. Pareille liesse à Madagascar. Lors du famadihana, ou retournement des morts, des artistes dansent et chantent tandis que le squelette est hissé hors de son tombeau pour être enseveli dans une nouvelle sépulture. «Les nattes sur lesquelles reposait le mort sont très convoitées, car on dit qu’elles aident les femmes à avoir des enfants», relève la spécialiste, saluant ce lien spontané entre ce qui meurt et ce qui naît.

Des mets pour les morts

L’énergie vitale? Elle circule aussi dans les rituels funéraires incluant de la nourriture. Depuis l’Antiquité, les Grecs préparent des festins au moment de l’enterrement et répètent l’opération trois, neuf et trente jours après l’ensevelissement. Pendant El dia de los muertos, célèbre Jour des morts mexicain, les familles dressent de grands buffets avec les plats que les défunts préféraient et, toute la nuit, mangent et chantent parmi les tombes.

Les anciens Romains banquetaient aussi au pied du bûcher où le corps était brûlé accompagné de viande et de vaisselle en guise d’offrandes. Etonnante pratique allemande d’autrefois qui voulait qu’un gâteau soit fabriqué sur la poitrine du mort pour absorber ses vertus! En Roumanie, on installe encore aujourd’hui des couvertures, des coussins et de la nourriture sur la tombe du défunt quarante jours après son décès, puis on accroche ses vêtements sur la croix. L’idée? Nourrir le souvenir autant que l’estomac.

Pleurer, puis rire et danser

Pour honorer la personne décédée, on recourt parfois à de cris spectaculaires. Ce sont les fameuses pleureuses qui s’illustraient encore en France «il y a à peine soixante ans». «En Chine, les familles louent toujours des pleureuses. On appelle ces femmes des kusangren. Si elles se lamentent le plus fort possible pour montrer la douleur des proches, elles préparent également de joyeux spectacles de danse, de chant et de clown. Elles permettent ainsi aux familles d’évacuer leur tristesse et de retourner à la vie.» Là encore, note l’auteure, la joie est associée à la mort.

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Après les funérailles vient le temps du repos éternel. On se rapproche des cimetières dont Claire Lecœuvre condamne la pollution. Mais avant, petite halte au pied des monuments somptueux, édifiés durant l’histoire pour que certains souverains demeurent dans les mémoires. L’auteure pointe bien sûr le Taj Mahal, «magnifique mausolée indien construit au XVIIe siècle par un empereur musulman pour sa femme. Des historiens pensent que ce bâtiment blanc, décoré de passages du Coran, évoque le paradis.»

Elle nomme aussi les pyramides égyptiennes de Gizeh, dont «la plus grande, haute de 137 mètres et construite il y a 4500 ans, est le tombeau du pharaon Khéops. C’est la seule des Sept Merveilles du monde à exister encore. On estime qu’il a fallu plus de vingt ans et des milliers d’hommes pour la réaliser. Vingt ans, cela représente le règne du pharaon: Khéops a donc imaginé son tombeau dès son arrivée sur le trône.»

Les cimetières, peu écolos

Laisser une trace. Proposer un lieu du souvenir et du recueillement. C’est aussi cette fonction que remplissent les cimetières, tels qu’ils ont été institués dès le XIIe siècle. A la fin de l’Empire romain déjà chrétien, raconte la journaliste, on enterrait les corps loin des villes, «dans des terrains appelés «aîtres» ou «charniers», des termes qui n’étaient pas négatifs alors». Par la suite, tandis que ces lieux avaient peu de monuments particuliers et que les tombes n’affichaient souvent pas de noms, «des personnes importantes ont souhaité être inhumées près des sépultures de saints et de martyrs, à côté ou même dans les églises». C’est ainsi que sont nés les cimetières, dont les monuments sont devenus de plus en plus imposants.

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Si aujourd’hui, ces lieux ont un impact négatif sur l’environnement, c’est parce que la place commence à manquer, expose la spécialiste, et surtout, parce que «la plupart des défunts sont enterrés dans des caveaux en béton et en pierre, ce qui détruit les sols. De plus, les corps sont nettoyés et désinfectés, puis déposés dans des cercueils dont le bois est souvent traité avec des produits chimiques. Dans les années 1980, poursuit Claire Lecœuvre, on recourait même à des housses en plastique qui ne se dégradaient pas. Pour ne rien arranger, les pesticides utilisés dans les cimetières faisaient aussi disparaître les organismes qui vivent dans la terre. Or ce sont ces êtres vivants qui mangent les cadavres. L’usage des pesticides empêche donc la dégradation des corps.»

Cimetière-jardin aux oiseaux

Mais les choses évoluent, note la spécialiste. Les pesticides ont été récemment interdits en France et certaines villes, partout dans le monde, proposent des sépultures plus écologiques. «La ville de Niort, par exemple, a créé un cimetière-jardin qui interdit les caveaux et les décors trop visibles. Les personnes décédées doivent être entourées d’un linceul et déposées dans un cercueil dégradable, sans produits chimiques. Au-dessus de chaque cercueil, il est possible de planter des fleurs. Les gens viennent s’y promener, s’asseoir sur les bancs et écouter les oiseaux.»

Un espace serein, donc, conforme avec l’idée de silence associée aux lieux de prière. Ce qui n’a pas toujours été le cas. «Au Moyen Age, des musiciens et des comédiens jouaient des spectacles dans les cimetières, des marchands s’y installaient et la foule s’y pressait», rappelle l’auteure. Une pratique que l’Eglise catholique a interdite dès le XIIIe siècle, invoquant le respect des morts…

Economie mortuaire

Alors s’est mise en place toute une économie funéraire qui, des pompes funèbres aux concessions mortuaires, «coûte cher». C’est un marché que l’illustratrice, Charlotte Gastaut, résume de jolie manière. Sur la page intitulée «Des croque-morts en or», on voit un squelette qui danse, hilare, au milieu de pièces d’or tourbillonnant à ses côtés! A propos, savez-vous pourquoi les croque-morts sont appelés ainsi? Parce que, répond l’auteure, au temps jadis, on disait qu’ils avaient l’habitude de croquer les doigts des défunts pour s’assurer que ceux-ci avaient bien trépassé! Oui, la mort peut être bien plus joyeuse et colorée que la (récente) tradition en vigueur dans nos sociétés.