Sur le parvis de la Haute Cour de justice de Londres, lundi après-midi, Angela Cannings pouvait à peine contenir ses larmes. Cette mère de 40 ans venait d'être lavée par la Cour d'appel de l'accusation d'infanticide envers ses deux garçons, Jason et Matthew, morts respectivement à sept semaines et trois mois, pour laquelle elle vient d'accomplir dix-sept mois d'une peine de prison à vie infligée en avril 2002. Les juges britanniques n'ont pas fait que rendre sa liberté à Mme Cannings: estimant que, par le passé, la justice avait trop fait confiance à l'avis d'experts à charge dans des cas de décès inexpliqués de nourrissons, ils ont demandé une révision urgente de 258 condamnations pour infanticide, ce qu'a promptement accordé l'attorney général, Lord Goldsmith.

Le premier magistrat du pays a dit son «malaise» face à la situation actuelle. Résumant les intentions de la justice britannique, le bien nommé Lord Judge, président de la Cour d'appel, a expliqué qu'il préférait «prendre le risque que des criminels soient libres plutôt que des mères déjà traumatisées par la mort inexpliquée d'un de leurs enfants aillent en prison» alors qu'elles sont innocentes. Mardi, le gouvernement annonçait que des centaines d'affaires civiles d'enfants séparés de leurs parents pour cause de soupçons de maltraitance allaient aussi être passées en revue.

Ce coup de théâtre sans précédent, qui renverse totalement la pratique judiciaire prévalant jusqu'ici au Royaume-Uni, trouve son origine il y a un an. A cette époque, Sally Clark, une avocate, avait gagné son procès en appel contre sa condamnation à la prison à vie pour le meurtre de ses deux bébés. La Cour avait considéré qu'aucune preuve ne venait accréditer la thèse de l'accusation. C'était une première pierre dans le jardin de l'expert britannique numéro un en matière d'infanticide, le pédiatre Sir Roy Meadow, dont la théorie avait fini par prendre le nom de «loi de Meadow»: une mort subite du nourrisson dans une famille est une tragédie, deux morts équivalent à un soupçon, trois morts signifient le meurtre. Meadow, qui officiait pratiquement lors de tous les procès en tant que témoin expert grassement rémunéré (parfois 5000 livres la séance), basait notamment ses conclusions sur la thèse du syndrome de Munchausen par procuration, lorsque la mère attente à la vie de son nouveau-né pour attirer l'attention sur elle-même.

Deux autres procès très médiatisés, l'an dernier, ont achevé de discréditer les avis définitifs du pédiatre. En juin, une pharmacienne d'origine pakistanaise, Trupti Patel, avait été acquittée du meurtre de ses trois enfants, tous morts en très bas âge de causes inexpliquées. Suivant des témoignages parfois bouleversants, le jury avait admis la possibilité que le couple Patel avait été victime d'une tragédie aussi rare que cruelle – et non d'une impulsion de mort de la mère des enfants. Puis est venu le procès en appel d'Angela Cannings, qui a porté le coup de grâce à la doctrine du professeur Meadow. Celui-ci fait d'ailleurs l'objet d'une enquête du Conseil général de la médecine pour faute professionnelle grave.

Selon la Cour d'appel, il est faux de ne se baser que sur des avis d'experts, parfois controversés au sein même du corps médical, «alors que tant de choses restent inconnues et à découvrir sur la mort des nourrissons. Ce qui est inexpliqué aujourd'hui peut très bien être parfaitement compris demain.»

En Grande-Bretagne, quelque 600 bébés décèdent subitement chaque année entre leur naissance et leur premier anniversaire. Si la moitié des cas est clairement explicable, l'autre moitié est rangée sous l'appellation générique de «syndrome de la mort subite du nourrisson» (MSN). Les théories médicales pour expliquer l'origine de ces décès varient: hérédité générique, infection bactérienne, contamination chimique, étouffement dans le sommeil, etc.

Sur les 258 cas qui doivent être réexaminés, 54 sont prioritaires: ceux qui concernent des parents actuellement en prison. Comme Maxine Robinson, par exemple, condamnée en 1995 pour le meurtre de ses deux enfants (Christine, 18 mois, et Anthony, 5 mois) lors du jour le plus chaud de 1993 – elle avait déjà perdu une fille victime de la MSN en 1989. Sa famille prétend que la Cour avait négligé un rapport scientifique montrant que ses enfants avaient succombé à une réaction allergique.