Santé mentale

En mots et en images, la dépression s'affiche sur Instagram

Après Facebook, Twitter et Instagram se sont spontanément emparés de la question de la santé mentale en libérant la parole sur le mal-être. En marge des selfies triomphants qui dépriment tout le monde, ils permettent de lever le tabou lié à la dépression

«Bonjour et bienvenue dans la terreur de l’existence.» «Mon estime de moi a été acceptable durant 30 secondes.» «J’ai été souvent fatiguée ces derniers temps, je suis donc vraisemblablement en train de mourir.»… Chaque tweet du compte So Sad Today distille un savant mélange de désespoir et d’ironie qui agrège presque un million de fans venus guetter fébrilement la mise en ligne d’un nouvel aphorisme du spleen.

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En créant ce compte de manière d’abord anonyme, en 2012, Melissa Broder voulait juste se soulager de son «anxiété dévorante», et n’imaginait pas un instant devenir la nouvelle icône des dépressifs. Ni que ses tweets d’une honnêteté radicale sur les symptômes de son mal-être – troubles alimentaires, addictions et thérapies multiples, prises d’antidépresseurs, relations dysfonctionnelles, obsession de la mort et même fascination morbide pour les photos de vomi – finiraient en recueil dans un best-seller traduit dans plusieurs langues, dont une récente édition française (So sad today, Ed. de l’Olivier).

C’est une chose de l’évoquer virtuellement, en recueillant des commentaires d’inconnus, et une autre de pouvoir construire un récit sur sa souffrance en face-à-face

Samuel Dock, psychologue clinicien et coauteur du «Nouveau malaise dans la civilisation»

La trentenaire américaine incarne pourtant à merveille une nouvelle génération avide de transparence, dans tous les domaines, y compris celui des troubles anxio-dépressifs qui font «partie du cycle de la vie», comme elle le rappelle. A 27 ans, le mannequin britannique Adwoa Aboah est également devenu une figure de proue du combat contre la dépression en détaillant celle qui l’a conduite plus jeune jusqu’à l’addiction à la kétamine, un anesthésiant pour animaux, et la tentative de suicide, avant de monter Gurls Talk, plateforme invitant les filles du monde entier à venir s’épancher.

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L’homme le plus flippé du monde

Dans la même veine, l’illustrateur Théo Grosjean investit Instagram pour confier ses troubles anxieux – peur de la mort, phobie sociale, crises de panique – sous forme de bande dessinée publiée chaque semaine et baptisée L’Homme le plus flippé du monde. Une confession artistique destinée à encourager le dialogue, et surtout inviter les hommes à ne plus avoir honte de leurs angoisses: «On a l’impression que ces troubles concernent plus souvent les femmes, mais seulement parce que la norme virile impose encore aux hommes de donner le change, se désole-t-il. Car en réalité, tout le monde éprouve les mêmes difficultés. D’ailleurs beaucoup d’hommes m’écrivent en privé pour me remercier d’aborder ces questions. Le message qui m’a le plus marqué venait d’un athlète qui ne publie que des photos de lui en train de faire de la musculation alors qu’il est rongé d’angoisses.»

En Suisse, selon le dernier recensement (2012) de l’Office fédéral de la statistique, la dépression touche 9% de la population romande. Selon l’OMS, elle affecte également 300 millions de personnes dans le monde et provoque chaque année 800 000 suicides, tandis que les troubles anxieux affectent 7% de la population mondiale. Et ces souffrances qui ne se confiaient autrefois qu’entre les murs épais des cabinets de psy, s’affichent sur les réseaux sociaux sous forme de projets artistiques élaborés – tels les comptes Instagram illustrés Introvert Doodles ou Beth Draws Things – ou de simples confessions brutes comme elles existaient depuis quelques années sur Facebook, gagnant désormais Twitter et Instagram, affublées des hashtags #depression, #santémentale, #anxiety, etc.

Droit à la dépression pour les patrons

«Au silence de la maladie psychiatrique honteuse répond aujourd’hui une période où l’on est dans le tout dire», confirme Samuel Dock, psychologue clinicien et coauteur du Nouveau Malaise dans la civilisation. «Et il y a quelque chose de très positif à démystifier certaines affections psychiques: les personnes qui en souffrent peuvent trouver un appui à travers les réseaux sociaux, reconnaître leur détresse et voir que ça affecte tout le monde. Mais malgré cette exhibition sur internet, je ne suis pas sûr qu’il soit devenu plus facile d’en parler à ses amis ou ses collègues de travail. Car c’est une chose de l’évoquer virtuellement, en recueillant des commentaires d’inconnus, et une autre de pouvoir construire un récit sur sa souffrance en face-à-face.»

Nous sommes dans une dictature de la réussite liée à un excès de compétition, de hiérarchisation et de performance qui commence dès l’école et provoque encore plus de fragilité mentale

Denis Lafay, «Un éloge de la fragilité»

Fin 2018, le journaliste Denis Lafay publiait d’ailleurs Un éloge de la fragilité (ed. de l’Aube), ouvrage issu d’un débat réunissant une psychanalyste, un biologiste, un grand patron, un généticien et un prêtre, pour rappeler les trésors de la vulnérabilité dans une époque obsédée par l’héroïsation: «Nous sommes dans une dictature de la réussite liée à un excès de compétition, de hiérarchisation, et de performance qui commence dès l’école et provoque encore plus de fragilité mentale, souligne-t-il. Et si l’on reconnaît enfin la fragilité sur les réseaux sociaux, un patron a-t-il lui aussi le droit d’aller mal devant ses salariés? Boris Cyrulnik affirme pourtant que certaines des plus grandes innovations émanent de gens marginalisés par le système et c’est dans la reconnaissance de la fragilité que l’on reconnaît notre humanité.»

Foule indifférente

Pour confronter le monde extérieur à la douleur intime, la photographe Alison Crouse, dépressive depuis l’adolescence, s’immortalise effondrée sur le sol, comme terrassée par le mal-être, dans tous les lieux publics: rayon de supermarché, hall de gare, bar, banque, parc, salle de gym… Son projet, intitulé Devastation Portraits et là encore publié sur Instagram, démontre à quel point «nous sommes encouragés à cacher notre vulnérabilité devant les autres», comme elle l’expliquait au média BuzFeed News. «Et en me laissant aller à ma tristesse, mon anxiété, voire ma folie, en public, soit les gens m’ignorent, soit ils secouent la tête ou s’esclaffent lorsque je me relève. Mais parfois, ils viennent m’aider, et cela laisse augurer du jour où nous parviendrons à être compatissants envers la douleur psychologique.»

Toujours sur Instagram, au travers du compte Too Tired Project, Tara Wray, également photographe, invite ceux qui le souhaitent à sublimer leur dépression en publiant leurs plus beaux clichés mélancoliques. Une belle initiative… mais qui ne dispense pas de cure, rappelle Samuel Dock: «L’angoisse et la dépression sont des troubles qui nécessitent une prise en charge réelle, car il existe un risque suicidaire. Et si exposer son symptôme sur les réseaux sociaux peut s’avérer cathartique, cela n’est en rien thérapeutique. C’est également le privilège de ceux qui vont déjà mieux puisque lorsqu’on est vraiment plongé dans les affres de la dépression, tout pompe une énergie folle et le raconter requiert beaucoup trop d’efforts alors que même se brosser les dents est de l’ordre du supplice. Bref, on n’est plus du tout dans une quête de reconnaissance de l’autre…»

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