SERIE TV

Ceux qui vont mourir

Sortie en DVD de «Rome», feuilleton colossal, plongée dans la cité antique et relecture décapante de son histoire politique.

Sur les murs de la Rome antique, les graffitis foisonnent. Dessins obscènes, imprécations, potins, les murs servent de feuille d'avis populaire. Le contrepoint du crieur d'informations officielles, qui harangue la foule du haut de son modeste piédestal, sur le Forum d'une ville déjà immense.

Les graffitis justement, dessinent le générique de Rome. Encore une série-événement, qui sort ces jours en DVD après avoir été vue sur Canal+. Une variation passionnante, à la fois sur l'histoire et sur le péplum. Ou quand les séries TV réécrivent le passé, avec une encre acidulée.

Rome compte quelques hauts faits d'armes en matière de feuilleton. Coproduits par la chaîne câblée américaine HBO et l'anglaise BBC, ces 12 épisodes ont coûté 100 millions de dollars, un sommet du genre. Due au cinéaste John Milius, au producteur de cinéma William McDonald et à Bruno Heller, un scénariste venu des séries, Rome a été reconduite pour une deuxième saison, prévue en janvier prochain aux Etats-Unis. Il n'y en aura pas d'autre: face à l'hémorragie de spectateurs et à l'inflation budgétaire, HBO annonçait en juillet que l'aventure romaine s'arrêtera là.

D'une certaine façon, Rome commence comme Astérix. En 52 avant notre ère, César a conquis la Gaule, Vercingétorix s'est prosterné en reconnaissant sa victoire. A Rome, son vieil ami Pompée, entouré de patriciens inquiets de la popularité croissante du général triomphant, intrigue contre lui. On connaît la suite: avec Marc Antoine, présenté comme un second loyal, César franchira le Rubicon, tandis que Pompée s'enfuit aux côtés de Brutus. Fin de la République, début d'un règne agité.

Bien sûr, les auteurs simplifient et tissent leur narration autour de quelques figures fortes, dont des femmes: Servilia, la maîtresse de César, ou Atia, la mère d'Octave, dépeintes comme des stratèges aussi malignes, voire davantage, que les intrigants du Sénat. On est bien dans les arcanes du pouvoir, qu'il soit tenu par le glaive, le vote - toujours joué d'avance - ou le sexe. La représentation de la ville, sale et bruyante, repose sur cette opposition entre la fureur des rues et la beauté sombre des intérieurs, ces palais, ces bâtiments officiels et ces maisons où les destins se jouent.

Rome n'a évidemment rien à voir avec Astérix. Ni banquets ni ferveur collective dans cette narration-là, qui élude même les scènes de guerre - mais pas les batailles de rue ou l'arène, car c'est le thème, la cité et ses remugles. Une crudité du propos sans appel, une histoire de toutes les trahisons, jusqu'à un adultère commandé pour arracher un secret sur la santé de César.

Ici, loin des comptines légendaires, le Rubicon est un cours d'eau boueux dans lequel un enfant tente de pêcher. La mort de Pompée, une fin basse et pathétique. Cléopâtre apparaît d'abord comme une opiomane retorse, et à la fin de la tragédie - on ne dévoile rien -, il n'y aura pas de «toi aussi, mon fils» déclamatoire, juste un bain de sang, en fait infiniment triste.

Alors qu'une partie de l'Amérique s'interroge sur son rapport au monde, le recours à la Rome antique, fût-ce avant l'Empire, n'a rien d'anodin. Le thème est d'ailleurs porteur, puisque la chaîne ABC a elle aussi lancé sa série-péplum en 2005, Empire, vue ce printemps sur M6. Mais là, piégés par une imagerie d'Epinal et des codes narratifs bien trop classiques, l'entreprise tournait au ratage.

Renforcée par la BBC, HBO, elle, ne transige pas. Cette chaîne avait ouvert les hostilités historiques avec Deadwood, qui raconte la création d'une ville américaine à l'époque de la ruée vers l'or. TSR1 commencera sa diffusion d'ici à la fin de l'année. Ces anti-manuels d'histoire ont leurs particularités. Deadwood séduit vite par son charme délétère. Rome - est-ce la présence anglaise dans l'équipe? - tient son sujet presque à distance, bien qu'on devine une affection des auteurs pour la figure de César. Et elle prend son temps, se bonifiant au fil des épisodes

Dans les deux cas, il s'agit d'histoires de fondations. Comme si, par cette époque tempétueuse, la fiction TV permettait de retrouver le sens du politique, le collectif et ses règles. Et ses bassesses. Même si elle tend la perche, Rome n'éreinte pas l'empire en tant que tel. Les scénaristes ne s'intéressent pas à la Gaule ou à toute autre région colonisée, ils n'interrogent pas l'impérialisme en lui-même. Plus pernicieux, ils vont à la source, dans la ville-centre, au cœur des tractations et dans les lits. Sans oublier le destin torturé des anciens légionnaires, qui offre au feuilleton deux personnages captivants.

Comme toujours, la fiction historique reflète les soucis du présent. Rome et Deadwood donnent une image peu glorieuse de la politique, soumise aux fantasmes de puissance ou aux intérêts économiques.

Les tragédiens de HBO font de Rome le reflet d'une ère ultra-libérale avant l'heure, non sans quelques naïvetés. Faisant le parallèle entre l'esclavage des Noirs aux Etats-Unis et celui de l'antiquité, un conseiller de l'équipe relève que les esclaves de Rome pouvaient être affranchis: «Un esclave intelligent et talentueux pouvait atteindre le sommet... Il y avait un rêve romain comme il existe un rêve américain.» Drôle de manière de reformuler l'american dream.

Ces fictions vont toutefois plus loin que l'effet miroir de l'histoire. En plein renouveau moral, les auteurs de Rome prennent un plaisir évident à détailler les rites païens et à jouer sur les valeurs licencieuses de l'époque. Comme pour décaper, aussi, le présent. «Ces Romains nous ressemblent tellement, et ils sont si différents», dit un scénariste. Dans ces œuvres TV audacieuses, le passé est plus qu'un révélateur, c'est un discours. Jusque sur les graffitis de la Ville éternelle.

Rome. Coffret 6 DVD. Bande originale anglaise et française, sous-titres français. HBO/Warner

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