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Jacqueline Jencquel à Gstaad, le 15 août. 
© Eddy_Mottaz

Vieillesse

Mourir encore belle, l’an prochain

Jacqueline Jencquel a pris la décision de quitter ce monde en janvier 2020. L’élégante et vive septuagénaire basée à Gstaad ne souffre d’aucune maladie grave, mais juge qu’il sera temps de s’en aller

Un jour du mois de juillet, Jacqueline Jencquel se promenait sur les hauteurs de Saanen, dans l’Oberland bernois, non loin de Gstaad où elle séjourne dans un hôtel. Elle a croisé des lamas, des ânes, des chiens (huit en tout) puis a vu un chalet et cette femme tétraplégique, humant l’air sur la terrasse. Elles ont sympathisé.

Etrange rencontre. La dame, lourdement handicapée après une chute de cheval et qui ne peut même pas se moucher seule, est accrochée à la vie, s’imagine centenaire, se délecte des plaisirs les plus simples comme regarder le ciel, une herbe qui frémit, un rapace qui louvoie. Jacqueline Jencquel, 75 ans, qui saute régulièrement en parapente biplace, a de son côté pris la décision de mettre fin à ses jours dans une année.

C’est mûrement réfléchi, irrévocable. Echanges forcément passionnants entre ces deux femmes. Sourire de Jacqueline: «C’est un peu fou en effet, mon amie si limitée mais enthousiaste, moi en relative bonne santé et qui veut cesser de vivre.»

Ni larmes ni discours

Le jour de son départ, en janvier 2020, elle souhaite réunir son mari et ses trois enfants à Saanen, les convier autour d’une bonne table, manger, boire, parler. Puis elle partira avec Erika Preisig, médecin et présidente de Lifecircle, association bâloise engagée pour «l’autodétermination en fin de vie». Erika lui posera une perfusion de pentobarbital de sodium, un somnifère qui, à forte dose, provoque une mort sans douleur.

«Je dois être parfaitement consciente et le montrer, je devrai donner ma date de naissance et exprimer mon choix, le fait que j’estime être atteinte par la limite d’âge et puis j’ouvrirai le robinet de la perfusion», explique Jacqueline.

L’un de ses fils, qui vit à Berlin et réalise des documentaires, filmera tout cela. «Il a décidé de m’accompagner ainsi, avec sa caméra, il va me suivre durant toute l’année.» Elle n’a plus de contact avec l’aîné de ses fils, qui réside à Paris, mais elle le conviera tout de même à cette ultime réunion. Le troisième, le plus jeune, est architecte d’intérieur à Bali. Lui est affligé par le départ programmé de sa mère. Jacqueline ne veut pas de larmes, ni de discours funéraires ou hommages. «Dire au revoir avant de partir», résume-t-elle.

La vieillesse est une maladie incurable dont le pronostic est toujours fatal, dit-elle. A 76 ans, on peut être encore en forme mais certainement pas en bonne santé

Jürgen, son mari allemand, le père de ses enfants, vit à Château-d’Œx, près de Gstaad, dans leur chalet «avec sa copine, une jeunette», sourit Jacqueline. Jürgen semble heureux et c’est ce qui importe le plus à Jacqueline. Sa vie de couple était devenue une routine, un fardeau. Elle a préféré mettre de la distance. Jürgen ne juge pas la volonté de mourir de celle qui demeure son épouse: «Sa vie est un livre, elle a ouvert la première page, elle le fermera après la dernière.» Jacqueline passe souvent les voir. «Ce chalet est aussi le mien, je peux aller et venir.» Mais elle préfère sa chambre d’hôtel de Gstaad, la solitude, les livres, Lamartine, Baudelaire, Houellebecq, Frédéric Beigbeder, «qui considère avoir vécu les deux tiers de sa vie à 50 ans».

Ne pas «sentir le vieux»

Jacqueline a brûlé aussi sa vie, aujourd’hui elle dit qu’elle la flambe. A Paris où elle habite, elle a trouvé un petit ami qui a l'âge de ses fils. Mais le temps la rattrape. «Le sexe, dit-elle, est en berne, l’alcool donne mal à la tête, je ne veux pas sentir le vieux, puer, être ennuyeuse, avoir une bouche de grenouille, inspirer la compassion au lieu du désir.»

A Bali chez son fils, tout le monde l’appelle Oma, ce qui signifie mamie et elle a horreur de cela. Sombre constat qui suscite moult commentaires et pas des plus plaisants sur le blog qu’elle tient depuis peu sur le site du Temps. Elle s’en contrefiche. Cite Guitry: «Plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui.»

Pourquoi Jacqueline Jencquel veut-elle mourir? La réponse ne tient pas en quelques mots mais en une vie. Elle biaise tout d’abord, évoque un modèle: Pamela Harriman, première femme ambassadrice des Etats-Unis en France (de 1993 à 1997), qui eut beaucoup de célèbres amants et qui est morte dans la piscine du Ritz à Paris à l’âge de… 76 ans. «Quelle belle fin!» soupire Jacqueline. Puis elle lâche: «J’ai dévoré la vie, je ne veux pas être nourrie à la petite cuillère.»

Mélancolie

Elle parle de sa grand-mère Nadia, oncologue à Moscou, morte à 38 ans d’un cancer du sein. Elle a supplié son mari de la tuer tant elle souffrait faute d’antalgiques. Il n’a pas pu. Galia, la maman de Jacqueline, a vu sa mère s’en aller dans de terribles souffrances. «Cela a marqué mon histoire», avoue Jacqueline. Galia a fui avec son père la Russie de Staline. Elle rencontre dans la Chine des concessions un avocat de Saint-Pétersbourg qui recherche une secrétaire parlant l’anglais et le chinois. Galia ne sera pas l’assistante du juriste mais son épouse. Jacqueline naît en 1943 à Tien-Tsin. Elle aura deux frères.

La famille fuit l’arrivée au pouvoir de Mao en 1949, rallie l’Indochine. Son père y travaille un an, de quoi payer le voyage vers la France. Ils embarquent sur le Champollion (qui en 1952 coulera au large de Beyrouth), posent trente jours plus tard le pied à Marseille. Son père se reconvertit en trader à Paris, Galia prend le pseudo de Jacqueline Dubois et devient journaliste à l’ORTF (elle prend parfois la place de Léon Zitrone au journal télévisé).

«Maman m’a transmis sa mélancolie; comme elle, je n’ai jamais su rire aux éclats», confie Jacqueline. Elle veut être médecin comme sa grand-mère mais cumule les mauvaises notes dans les matières scientifiques. Elle étudie les langues, la philo, aménage dans une chambre de bonne sur l’île Saint-Louis, travaille pour payer ses études, parle vite sept langues dont le russe et le chinois déjà acquis, est multi-diplômée «par usurpation» (c’est mai 1968, les maîtrises sont davantage données que délivrées), enseigne en Allemagne et rencontre Jürgen. Il l’emmène au Venezuela où il est importateur d’articles de bureau, dont la marque Mont-Blanc. Les enfants naissent là-bas. Belle vie, les vacances à Saint-Tropez, le ski à Gstaad, la plongée sous-marine dans les Caraïbes. Elle travaille comme enseignante puis pour Air France et la Lufthansa.

Pragmatisme suisse

En 2007, Jürgen quitte le Venezuela, elle y reste encore un peu et déprime. Les enfants sont grands, ont leur vie, se sont éparpillés. Elle pense alors à la mort, fonde à Caracas l’association Mourir dans la dignité. Lors d’un congrès mondial à Toronto, elle parle avec Jean-Luc Romero, qui se bat en France pour la légalisation de l’euthanasie. Elle se souvient: «Il m’a dit: «Viens en France.» Je me suis cassée, j’ai pris un appartement à Paris.»

Jacqueline admire Simone Veil, qui a fait adopter en 1975 la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Elle milite désormais pour l’IVV (interruption volontaire de vieillesse), a rejoint l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). «En France, le droit au suicide assisté n’existe pas», dénonce-t-elle. Elle parle d’un lobby de l’industrie pharmaceutique et de celui des EHPAD (maisons de retraite) «qui sont cotés en bourse». Elle a été formée à l’accompagnement par Exit en Suisse et soutient des Français qui désirent bénéficier du suicide assisté de l’autre côté de la frontière.

10 000 francs pour un suicide assisté, c’est nettement moins cher qu’un séjour en EMS ou une chimiothérapie

«La Suisse est plus pragmatique et humaniste, dit-elle. Le patient éclairé peut décider quand il a assez vécu si la demande est réfléchie, réitérée et correspond à une situation dont le pronostic est fatal ou s’il y a une invalidité importante ou des souffrances intolérables», indique-t-elle. Mais Jacqueline souhaite que son second pays aille au-delà de ces derniers critères. «La vieillesse est une maladie incurable dont le pronostic est toujours fatal, dit-elle. A 76 ans, on peut être encore en forme mais certainement pas en bonne santé. Quand la somme des souffrances a dépassé celle des plaisirs, l’adulte doit avoir le choix de décider de s’en aller et de bénéficier d’une aide médicale.» Pour éviter notamment les suicides violents comme la noyade ou la défenestration.

Marcher seule

Coût moyen d’un suicide assisté chez Lifecircle: dans les 10 000 francs. «Certains disent que c’est cher, mais c’est nettement moins qu’un séjour en EMS ou une chimiothérapie», rétorque-t-elle. Jacqueline Jencquel croit en la science et s’intéresse au religieux. Les propos du philosophe Stève Bobillier dans Le Temps du 14 août l’ont interpellée. Ce collaborateur scientifique de la Commission de bioéthique des évêques suisses s’est interrogé sur le dilemme de l’accompagnement pastoral face au suicide assisté. «Comment le prêtre peut-il à la fois marquer son désaccord et accompagner le mourant?» s’est-il demandé.

L’Eglise va peut-être ouvrir le débat, ce que Jacqueline trouve très bien. Nous sommes allés manger dans un très bon restaurant. Puis elle a tenu à rentrer à pied jusqu’à son hôtel. Elle aime marcher seule comme elle aimait voyager seule. Elle nous a dit aimer le feu de cheminée en hiver et un jardin parfumé en été. Et puis ceci: «J’ai toujours su que j’étais une louve et que mes ancêtres venaient de Sibérie. Je ne fais plus partie de la meute et le temps est venu pour moi de mourir.»

Pour aller plus loin: Dans la vie de Gabriela, accompagnatrice de suicide assisté  


En chiffres

En 2017, 286 personnes ont recouru à l’assistance au suicide en Suisse romande, soit une augmentation de 32,5% par rapport à 2016, selon les chiffres de l’association Exit.

Le nombre de personnes âgées de plus de 65 ans en Suisse devrait passer de 1,6 million environ actuellement à 2,6 millions en 2042, selon le scénario de référence de l’OFS.

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