«Je vis seule, je n’ai pas de descendants, ni de frères et sœurs. Pendant que je suis encore en pleine santé et en possession de tous mes moyens, j’ai décidé de faire mon testament. Et de léguer les trois quarts de mes avoirs au WWF. L’écologie m’intéresse depuis toujours et j’aime l’idée de contribuer à défendre la nature même après mon décès.»

Marie-Gisèle Sandoz n’a pas hésité quant au choix de l’organisation: «Ils font du bon travail et sont moins agressifs que Greenpeace.» Le WWF recevra notamment le petit appartement dans l’Oberland zurichois où cette ex-secrétaire de direction aux origines neuchâteloises s’est mise au vert pour sa retraite.

Aurait-elle eu un doute sur son choix, elle aurait pu aller sur le site www.MyHappyEnd.org, plateforme d’une clarté remarquable, où 18 organisations caritatives, regroupées pour mieux communiquer, se présentent et fournissent mille conseils utiles aux «donateurs de l’au-delà», comme les appelle affectueusement Vincent Maunoury, responsable des héritages à Terre des hommes.

Léguer ses biens aux «bonnes œuvres» reste un geste relativement rare en Suisse: sur 30 milliards annuels de fortune héritée, 1 à 1,5% va à des organisations caritatives. «Le comportement des gens change peu, c’est la manière d’aborder la question par les organisations qui a changé», note Samy Darwish, à la fois responsable des successions au WWF et président de MyHappyEnd.

Ce qu’il y a, comme le dit si bien Marie-Gisèle Sandoz, c’est que «la mort, on préfère ne pas en parler. Du coup, les gens ne se préparent pas…» En Suisse moins qu’ailleurs. Qu’en Grande-Bretagne, par exemple, où la marge d’héritage dont le testamentaire peut disposer librement (dite «quotité disponible», lire encadré) est particulièrement importante. Du coup, à 40 ans, 54% des Britanniques ont déjà rédigé un testament. En Suisse, au même âge, ils ne sont que 28%. Or, sans testament, il n’y a pas de legs à des organisations d’utilité publique: pour ces dernières, la marge de progression est importante, comme on dit dans les affaires.

Mais on n’est pas dans les affaires. Et les organisations doivent trouver la voie étroite entre se faire efficacement entendre sans donner l’impression d’un macabre démarchage. «La recherche de fonds n’est pas une fin en soi, tient à préciser Samy Darwish, seulement un moyen de réaliser des projets d’utilité publique. Et notre but n’est certainement pas de capter l’héritage des proches. Tout ce que nous voulons, c’est sensibiliser le public à la possibilité de mentionner une organisation dans son testament: beaucoup de gens n’ont simplement jamais réfléchi à la question.»

L’un dans l’autre, il faut communiquer. Cet automne, MyHappyEnd a lancé un concours d’idées artistiques visant à rendre hommage aux bienfaiteurs (informations sur le site). L’initiative s’ajoute au spot TV diffusé depuis deux ans: «Vous aussi, restez dans les mémoires.» Un petit film nettement plus poétique, disons-le, que le label MyHappyEnd lui-même, pudding «swissish» au deuxième degré mal maîtrisé.

Parallèlement à MyHappyEnd, les organisations soignent leur communication individuelle. Terre des hommes prépare une campagne nationale avec «des personnalités connues sur l’ensemble du territoire». L’Armée du Salut vient de lancer, plus modestement, une campagne d’annonces proposées à la presse écrite en guise de «bouchon» dans les pages (voir ci-dessus). Il faut dire que la notoriété de l’organisme d’aide aux démunis est déjà considérable: «Avec l’Aide suisse aux montagnards, l’Armée du Salut est le premier bénéficiaire de dons en Suisse», affirme Nathalie Schauffelberger, responsable des grands donateurs. Les grands donateurs? Cette riche Zurichoise, par exemple, qui a légué 3 millions d’un coup à l’Armée du Salut en 2010.

Les personnes sans parents proches sont les plus nombreuses à faire un legs, note Samy Darwish, qui gère une vingtaine de dossiers par an pour le WWF. A Terre des hommes, Vincent Maunoury esquisse le profil type du bienfaiteur: une femme, de 50 à 60 ans, parfois très riche mais pas forcément. Et en paix avec sa famille?

Question sensible. «En sept ans de pratique, je n’ai jamais vu personne faire un legs à une organisation pour se venger des membres de sa famille», dit Samy Darwish. N’empêche. Même en l’absence de parents proches, il y a presque toujours un lointain cousin que l’on prive d’héritage en léguant ses biens à une bonne cause. Et quand on a des enfants, ce geste signifie, vis-à-vis d’eux: «Vous aurez votre part, mais rien de plus.» Même s’il ne s’accompagne pas d’un conflit ouvert, le choix ne fait pas que des heureux.

«La décision de nos donateurs ne plaît pas toujours aux familles», admet Vincent Maunoury, qui gère une soixantaine de dossiers par an pour Terre des hommes, dont 5 à 10 pour cent s’avèrent «conflictuels». Source principale de contestation: les testaments «peu clairs». C’est pourquoi les organisations recommandent chaudement le recours à un notaire.

Les modifications tardives du testament attisent aussi volontiers les querelles, ajoute Vincent Maunoury. «Il arrive que les familles nous soupçonnent d’avoir fait du lobbying, alors que nous ne faisons que respecter les dernières volontés d’une personne qui a agi par conviction.» En considérant, par exemple, que son fils, devenu loup parmi les loups sous le regard attristé de sa brebis de maman, gagne suffisamment d’argent comme ça…

De plus en plus, les gens tendent à distribuer leur legs entre plusieurs organisations, observe encore Samy Darwish. Vincent Maunoury en sait quelque chose: il cite le cas récent d’une veuve lausannoise qui a désigné 60 héritiers, dont 52 organisations.

Marie-Gisèle Sandoz, elle, a simplifié la vie de tout le monde en élisant le WWF. A propos, a-t-elle informé de sa décision les petits-cousins avec qui elle entretient d’«excellentes relations»? «Je leur ai fait une lettre et j’ai parlé d’«une institution». Il faudrait peut-être que je précise… Tiens, je vais leur montrer le journal!»

«Notre but n’est certainement pas de capter l’héritage des proches»