«Quand je me lève à 7h30 du matin, il fait 26°. J’enfile la tenue du broussard: pantalon kaki en toile épaisse, chemise de contrefaçon «Camel Trophy» couleur sable. Mon premier rendez-vous chez la juge des enfants a été fixé à 9 h pour déposer le dossier d’un orphelin de 2 ans à placer en famille d’accueil; j’ai donc le temps de boire deux tasses de thé de Sambava dans lequel je trempe une brioche en me laissant bercer par Mozart en sourdine. Au volant de mon 4x4 sur les rues défoncées par les intempéries, je slalome entre les centaines de cyclo-pousse qui envahissent la chaussée sur fond de Radio France internationale. Cela fait près de 6 ans que je vis au pays du «mora mora», mais je reste encore très Suisse dans certaines habitudes: j’arrive à l’heure pour m’entendre dire après une heure d’attente que la juge est en séance jusqu’à midi! A force, j’ai compris qu’il faut accepter l’incompréhensible, peut-être même y trouver du sens. Nous autres Occidentaux, nous n’avons peut-être pas raison sur toute la ligne… Pour le déjeuner, je savoure ce qu’il y a de meilleur sur cette terre vierge de tout pesticide et engrais: des légumes de saison qui débordent des étals, et des fruits exotiques cueillis du jour dont j’ignorais l’existence. L’après-midi, une grosse averse inaugure souvent la visite mensuelle d’une des 30 familles d’accueil. On s’engouffre avec le 4x4 surélevé dans un quartier populaire, où des congères de sable et des creux remplis d’eau ondulent, façon montagnes russes. Je rentre chez moi sitôt que le jour baisse, vers 17h30, car la nuit plonge vite les ruelles dans l’obscurité totale. L’insécurité m’était étrangère jusqu’au jour où j’ai failli y laisser ma peau. Depuis, je ne me risque pas à sortir le soir de ma villa où j’ai presque tous mes repères de Blanc expatrié: ma TV (qu’il faut sans cesse régler), mon lecteur vidéo, Internet et quelques bons bouquins qui me tiennent éveillé jusque vers 21 h.»