La mue du Rôtillon, ou comment faire revivre le pittoresque au centre-ville

Urbanisme Le quartier lausannois s’est délité pendant près d’un siècle, frappé d’inertie

Il vient de se réveiller, en couleurs, grâce au dernier projet qui clôt son processus de reconstruction: l’îlot b’ de l’Atelier niv-o

Les gens du Rôtillon, documentaire poétique réalisé par Liliane Annen en 1976, pénétrait au cœur de cette enclave désuète, encaissée en contrebas de la rue de Bourg. On y suivait ses occupants, artisans et artistes, à travers les ruelles étroites et escarpées jusqu’à l’intérieur de leurs échoppes. Ils s’y côtoyaient dans une promiscuité heureuse et se retrouvaient au Café du soleil. Déjà, ils s’inquiétaient de la démolition annoncée de «leur village» aux bâtisses délabrées où régnait la douceur de vivre mais qui faisait tache dans la cité. Une tache que l’on aurait aimé effacer en redonnant du lustre à ce bout de territoire lausannois par la vertu de la modernité.

Mais comment appâter les investisseurs dans ce coin de ville à l’abri de la lumière? Depuis les années 20, les projets successifs de réaménagement de la parcelle ont avorté les uns après les autres. Ivo Frei, architecte lausannois de l’Atelier niv-o, retrace les étapes d’un destin architectural contrarié, qui permet de mieux comprendre l’étrange topographie de la ville tout entière: «Lausanne est construite sur trois collines, la Cité, Saint-Laurent et la rue de Bourg. Et au milieu coulent deux rivières: le Flon et la Louve. A l’origine, le Rôtillon était un lieu ouvrier composé de tanneries et de moulins qui suivaient les berges du Flon et ses méandres.»

Puis la rivière fut couverte au milieu du XIXe siècle, en même temps que fut comblée la Riponne, où passait la Louve. «Dans les années 20, avec l’avènement de la voiture et de l’hygiénisme, poursuit l’architecte, on a démoli une bonne partie du quartier. Puis s’est dessinée la rue Centrale où se sont élevés, dans les années 30, quelques immeubles des deux côtés de la route. Puis le krach boursier de 1929 a laissé en suspend l’essor programmé du quartier.»

La parcelle biscornue du Rôtillon est donc restée en semi-friche jusqu’en… 2002! Dans les années 50, l’architecte Bonnard avait bien suggéré d’y élever des tours assez hautes pour permettre de voir le lac mais son projet fut balayé et la question fut éludée par l’aménagement d’un parking. Le quartier a ainsi vivoté, hybride, entre 1920 et les années 2000, entre constructions vétustes qui attiraient des marginaux, no man’s land urbain et immeubles épars côté route.

De nouveau, un projet de tours fut refusé par votation dans les années 80. Puis les bâtiments en décrépitude furent vendus à la Ville de Lausanne, les sociétés immobilières s’en délestant, se désespérant d’en tirer le moindre profit. «Personne n’avait l’idée de venir y habiter car il y a peu de soleil et du bruit, avec le flot des voitures dans la rue Centrale. La Ville racheta donc les terrains morceau par morceau et mit en œuvre, dans les années 90, un plan avec le Service de l’urbanisme qui eut l’intelligence de garder le parcellaire, datant du Moyen Age, en l’état avec sa topographie particulière», explique Ivo Frei, qui fut l’un des trois architectes mandatés par la ville pour opérer, enfin, la reconstruction et la réhabilitation de cette parcelle oubliée dont l’atout majeur était de se trouver au cœur de Lausanne.

Solliciter plusieurs bureaux s’imposait pour garder l’esprit de diversité architecturale du centre historique, la vieille ville, surplombant le Rôtillon, résultant d’«un assemblage de bâtiments construits au gré du temps», selon l’architecte. Ivo Frei souligne l’importance de ce plan partiel d’affectation de 1994: «C’est la première fois qu’un plan d’urbanisme a été voté depuis les années 30.» Un sujet d’actualité brûlant puisque les Lausannois attendent de pouvoir se prononcer, en avril, sur le projet de la tour Taoua dans le quartier de Beaulieu…

Aujourd’hui, au Rôtillon, l’Atelier niv-o vient donc de livrer, avec l’îlot b’, son interprétation moderne de l’esprit «village», fondateur du lieu, et met le point final à la réhabilitation du quartier. «La Ville nous avait enjoint de trouver des investisseurs. Début 2000, une coopérative s’est laissé convaincre (car ce sont des logements subventionnés)», révèle Ivo Frei, dont le premier bâtiment conçu est sorti de terre en 2005 (sur la rue Centrale), adoucissant le paysage par sa façade jaune. «Pour l’îlot b’, nous avons déterminé la place des bâtiments en respectant les limites de la parcelle et en retissant des chemins pavés à l’échelle des ruelles moyenâgeuses mais aussi à l’échelle de la vieille ville car les chemins se greffent dans la zone piétonne qui existait déjà. Il n’y avait donc pas besoin d’élargir les rues pour les voitures», explique Ivo Frei.

Dans cette imbrication de constructions à la configuration tortueuse, directement en contrebas de la rue de Bourg, le défi majeur pour l’architecte était d’y faire pénétrer généreusement la lumière tout en préservant la vie privée des habitants.

«Il a fallu gérer la proximité, l’intimité mais aussi les ouvertures pour offrir de la lumière et des vues sur la ville. Nous avons eu toute une réflexion pour concevoir des espaces clairs dans cette géométrie difficile. Il a fallu positionner les appartements de façon à ce que chacun offre un dégagement avec des perspectives sur la rue par de larges ouvertures, en diagonale, dans les angles, sans vis-à-vis avec les voisins. Il a aussi fallu composer avec les différences de niveaux du terrain.»

L’îlot b’ est habité depuis le printemps 2013: une quarantaine d’appartements dont certains subventionnés – d’autres luxueux avec toit-terrasse et vue sur la Cité et la cathédrale –, une crèche, des bureaux et bientôt des boutiques et des restaurants. Une mixité sociale qui recrée cette structure quasi familiale vantée par «les gens du Rôtillon» dans le documentaire de 1976. L’incongruité (dans l’esprit de certains) a été de badigeonner les façades de couleurs vives, en rappel de l’arrière des bâtiments de la rue de Bourg.

«C’était pour redonner vie au quartier, et surtout pour rendre compréhensible cette volumétrie très complexe. Il y avait tout un problème d’expression car on a conçu un bâtiment là où il y en avait six. Et la couleur a aidé à clarifier cette architecture», déclare Ivo Frei, qui a fait appel à un ami coloriste, l’artiste peintre Claude Augsburger, pour déterminer le choix des couleurs (qui existaient déjà dans le paysage architectural) et leur hiérarchie, que la Ville a ensuite validé.

«Claude Augsburger a évalué la densité des pigments en fonction de la dimension des façades. On a tenu compte aussi du fait qu’avec le soleil, les teintes allaient se délaver. Les couleurs sont vives mais très vite elles vont perdre 10 à 15% d’intensité. Dans deux ans, on parviendra au ton idéal et cela pour une dizaine d’années. Si tout avait été blanc, on aurait eu une impression de bloc stérile, plus dure. Grâce aux couleurs, les volumes se dissocient, se parlent.»

Le quartier a retrouvé une dimension humaine tout en conservant ses repères historiques: ses passerelles, ses passages confidentiels. Mais il offre aussi un visage moderne avec ses nombreuses ouvertures vitrées, ses toits-terrasses et ses extérieurs collectifs, comme l’espace de jeux pour les enfants.

Et la poésie s’immisce par touches discrètes: les toitures plantées de prairie fleurie sont envahies l’été de cosmos de plus d’un mètre et un homme-cheval sculpté par Nikola Zaric sert de point de repère au cœur du dédale.

«Le Service de l’urbanisme eut l’intelligence de garder le parcellaire, datant du Moyen Age, en l’état»

«La couleur a aidé à rendre compréhensible cette volumétrie

très complexe»