Dissimuler le visage, le corps, derrière un masque ou un voile, continue d’alimenter les débats, de susciter la crainte. Symbole religieux et culturel, souvent, mais pas toujours, synonyme de domination masculine, le voile a paradoxalement de multiples visages. Il peut être employé comme une protection physique ou morale, comme un outil de camouflage, comme un moyen de séduction et même comme un signe de revendication. Ne faut-il pas alors plutôt parler des voiles?

Pour explorer quelques-unes des facettes de cet objet complexe, Le Temps s’est entretenu avec Nicole Pellegrin, historienne du genre et anthropologue du vêtement, chargée de recherche honoraire au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS). En 2018, elle a signé un important ouvrage: Voiles. Une histoire du Moyen Age à Vatican II (Paris, CNRS Editions).

«Le Temps»: A quand peut-on faire remonter le premier emploi d’une forme de voile?

Nicole Pellegrin: C’est impossible à dire précisément mais c’est une parure présente dès l’Antiquité. Son histoire est longue, moyen-orientale et occidentale, car le voilement de tête n’apparaît guère dans les Amériques ou en Afrique subsaharienne, non plus qu’en Extrême-Orient. C’est un objet malléable et mobile d’emploi, commode, qui a des variantes masculines et féminines. Le christianisme lui a rajouté une dimension forte d’emblème de la féminité.

Mais les premières traces, les premiers indices, quels sont-ils?

Ils sont textuels et artistiques. On a retrouvé des sculptures, des fresques et des céramiques, datant de la Grèce des cités ou de la République romaine, qui montrent des femmes voilées. A cette époque, comme plus récemment dans les villes du Maghreb, le port du voile était le privilège des femmes aisées, des épouses de citoyens. Les esclaves circulaient tête nue.

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Votre livre «déboute» un premier a priori et débute par lui: le voilement du corps ou du visage n’est pas nécessairement l’apanage des femmes. Quels sont les exemples de voiles masculins dans l’histoire?

Moïse et les châles juifs de prière sont des exemples à méditer, tout comme le keffieh palestinien ou le couvre-chef des Saoudiens. D’autres encore que j’ai pu moi-même étudier lors de voyages transsahariens concernent les Touaregs qui voilent traditionnellement leur visage mais pas celui de leurs compagnes. Ce voile masculin a pour fonction de faciliter les rapports sociaux tout en permettant de garder pudiquement ses distances face à l’étranger.

D’ailleurs, l’Europe a connu diverses formes de voilements masculins avec les capuchons monastiques ou les longs crêpes de deuil que portaient les hommes riches avant la Révolution française ou, ici et là, des croque-morts. Mais le christianisme dès l’apôtre Paul a fait du voile un «joug» (Tertullien et son ouvrage Le Voile des vierges) pour les femmes et la marque de leur subordination aux hommes. Un point trop oublié, qui souligne que si tout vêtement signale et distingue des appartenances (de genre, de classe, de lieu, d’âge), il est prison, protection et possible moyen d’affirmation de soi.

Le voile a des fonctions multiples, il sert autant de parure identitaire – d’un point de vue religieux ou culturel – que d'accessoire esthétique ou utilitaire… La religion ne reste-t-elle pas tout de même la principale raison de le porter?

Selon les lieux, c’est certain. Dans les religions monothéistes, c’est un trait culturel issu de traditions antérieures que confortent les enseignements des «Pères» fondateurs et de leurs commentateurs. Rapidement évoquée dans le Coran, l’injonction du port du voile féminin est omniprésente dans les textes des prédicateurs chrétiens et, aujourd’hui, musulmans, tous obsédés par les parures féminines et leur dangereuse séduction.

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«Le voile cache autant qu’il révèle» justement, comment interpréter ce paradoxe?

C’est le fait de tout vêtement. Un corps nu, c’est juste un corps animal. Tandis que le moindre bout de tissu ou de figuier, qu’il aille de la tête aux pieds ou qu’il cache un pubis ou un menton, suscite la curiosité et suggère la présence d’une corporalité à découvrir. Tout vêtement «révèle», c’est-à-dire re-voile et dé-voile tout à la fois. Au propre et au figuré. C’est un écran, mobile et mouvant, que chacun utilise pour se dire au monde et s’en protéger, c’est un écran qui «parle aux yeux» mais les bouche tout autant; c’est donc aussi un écran de projection commode de nos craintes et de nos désirs informulés.

Il faut y repenser quand on examine les débats autour des voiles portés par nos compatriotes musulmanes. Ils suscitent la curiosité et parfois la peur chez ceux et celles qui ne les portent pas et croient en leur inévitable instrumentalisation. Ils camoufleraient toujours la contrainte de mâles sur des femmes incapables de se rebeller. A l’occasion, ils promettent pourtant des rêves d’incognito ou d’indépendance aux femmes qui refusent d’être assignées à un statut (vieillesse, profession, etc). Le vêtement est langage sans parole et il a ses dialectes, et même ses lapsus: il exprime les contraintes (économiques et statutaires) qu’imposent la société et nos désirs individuels. Et cela, d’ailleurs, comme tout masque.

Dans cette optique de cacher-proclamer, les masques ont également une histoire… et elle est aussi d’actualité.

C’est un objet très intéressant et proche du voile. Il pose des tas de questions, car il prend également des formes multiples: il y a le masque qui couvre tout le visage (en carnaval), la voilette de nos plus riches arrière-grands-mères, le face-à-main des temps anciens (porté au bout d’un bâton, il était manipulé comme un éventail), le bandeau porté bas sur le front des religieuses, les masques dits chirurgicaux, nos masques anti-covid, etc.

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Au vu de tous ces emplois, pourquoi se confronter à quelqu’un dont le visage est masqué fait-il peur?

Le voile nous prive, quels que soient sa texture et son ampleur, de toute une série de lisibilité des émotions de l’autre qui nous permettait de fonctionner commodément sans même parler. Le vêtement est langage, et le masque, de son côté, est à la fois un langage et un refus du langage.

Vous expliquez que ce besoin de «lire le visage», cette idée que les yeux sont les fenêtres de l’âme, sont des conceptions plutôt occidentales…

L’importance du regard et du voir/être vu grandit très tôt en Occident, avec l’art du portrait et les travaux des physiognomonistes des XVIIe-XVIIIe siècles [tenants de l’idée que l’observation de l’apparence physique d’une personne, et principalement les traits de son visage, peut donner un aperçu de son caractère ou de sa personnalité, ndlr]. L’individuation du visage est le propre de certaines cultures récentes. Les rois et reines de France doivent avoir des traits particuliers, les saints et saintes du calendrier tout autant, quitte à ce qu’ils soient embellis ou inventés. Tandis que la face de Mahomet doit être invisible ou rester – éventuellement – cachée derrière un voile court. Et si jamais il est peint, c’est un visage désincarné, comme celui, encore aujourd’hui, des Vierges byzantines où le croyant se projette.