Les encadrements de fenêtre multicolores et la végétation légèrement fouillie offrent un accueil bienveillant au premier regard. C’est son mari qui est venu ouvrir le portail de cette jolie maison de banlieue parisienne, alors que l’héroïne termine un déjeuner rapide, happée par le tourbillon des événements. Car Muriel Salmona est bien une héroïne, qui alerte depuis vingt ans sur les conséquences psycho-traumatiques des violences sexuelles, mais aussi l’amnésie traumatique, particulièrement prégnante chez les victimes d’inceste.

Les blessées l’écoutaient déjà poser des mots sur leurs plaies, mais aujourd’hui toute la société veut l’entendre. Alors elle court les plateaux télé, enchaîne les rendez-vous, répétant la longue liste des saccages, de sa voix claire et précise, où perce une colère saine: «Il y a nécessité de reconnaître à quel point on doit rendre des comptes, réparer, souffle-t-elle. Et rendre justice, aussi, à toutes celles qui sont parties. Rien que ma fille a deux amis qui en sont morts…»

Quand j’ai commencé, tout le corps médical, à tout niveau, prétendait que ce que nous racontions n’avait aucun sens, que nous voulions nous rendre intéressantes

Muriel Salmona

«Un moment de libération»

Ce sont ses travaux, essentiels, qui ont aidé Camille Kouchner à comprendre le système d’emprise dans lequel les avait enfermées, elle et sa fratrie, Olivier Duhamel, parâtre incestueux. Et la parution de son récit, La Familia grande, a fait sauter la lourde plaque d’égout qui écrasait cette parole-là. En quelques jours, 80 000 tweets ont surgi, sous la bannière #Metooinceste. «C’est un moment de libération historique, inouï, la gangue dans laquelle on a enfermé tout le monde s’ouvre», sourit celle dont le visage irradie d’une altérité infinie.

Lire: En France, l’affaire Duhamel libère la parole sur le tabou de l’inceste

D’ailleurs, elle aussi a parlé. Dans le magazine Marie Claire, avec des mots implacables: «A 6 ans, ma mère m’a livrée à des pédocriminels.» Une sortie de la réserve propre à sa profession, par solidarité. Pour dire également le choix du chemin: «Parce qu’il y a quand même une dimension révoltante; c’est nous, les plus saccagées, qui devons changer les choses, et nous battre pour que ces crimes de premier ordre, extrêmement graves, n’arrivent plus. Quand j’ai commencé, tout le corps médical, à tout niveau, prétendait que ce que nous racontions n’avait aucun sens, que nous voulions nous rendre intéressantes. La culture de la violence habituelle», ironise-t-elle.

Mais son engagement pour obtenir l’imprescriptibilité des violences sexuelles sur mineurs en France et faire reconnaître «leurs retentissements à très long terme, jusque sur les proches, et le tissu social» porte. Quelques heures plus tôt, elle était à la chancellerie, convoquée pour débattre des lois. Muriel Salmona se souvient «précisément, et même géographiquement» de l’endroit où elle était quand elle s’est dit qu’elle ne «pouvait plus vivre dans ce monde-là». Elle avait 13 ans, subissait une enfance terrible, mais le désir de survie l’a emporté. Les livres et la musique l’ont aidée, puis les études, la thérapie, le combat, l’amour, trois enfants, qui s’investissent dès qu’ils peuvent auprès d’elle.

En rencontrant son époux, elle a découvert une autre chape de plomb: le poids du silence des victimes de la Shoah. «Une partie de sa famille a été assassinée dans les camps et j’ai compris qu’on ne parlait pas de ceux qui avaient été déportés, qu’on ne savait même parfois rien de ce qui était arrivé. Je l’ai aidé à retrouver la trace de sa tante, gazée à Sobibor, avec mari et parents.»

Depuis, elle s’est convertie au judaïsme, «du côté des libéraux», et les larmes affleurent dès qu’elle évoque cet autre saccage. «Marquée» notamment par les Sonderkommandos, «contraints de sortir les corps des chambres à gaz pour les mettre au crématoire. Ils étaient tués et remplacés tous les trois mois, et n’avaient qu’une idée: témoigner. Ils dépensaient une énergie inouïe pour récupérer de quoi écrire, enterrer des papiers partout. On pense qu’il y en a eu des milliers. On en a retrouvé une trentaine, je crois.»

Coupés en deux

Sur la table du salon, le téléphone ne cesse de vibrer. «En ce moment, je reçois des milliers de témoignages, par mail, Twitter, Facebook, WhatsApp, des histoires qu’il faudrait prendre en charge, mais il n’y a personne. Et c’est toujours les mêmes injustices atroces», s’offusque-t-elle, alors qu’on a lâché une question maladroite sur l’optimisme qu’on pourrait, peut-être, insuffler aux victimes. «Bien entendu qu’à la fin, on en voit quelques-unes qui tiennent debout, même moi, on peut dire que j’ai réussi, mais je ne veux pas que les gens vivent ce que j’ai vécu. Jamais.»

Disséminées partout dans la pièce, non loin du grand piano et des bacs remplis de jouets de ses deux petits-enfants, des sculptures en bois offrent leurs formes abstraites et douces. Des corps de femmes. Elle confie les avoir réalisés, après avoir suivi un atelier: «J’ai toujours beaucoup dessiné, et quand je me suis mise à la sculpture, c’était une évidence de faire ça. Mais si j’analyse mes sculptures, le côté dissociation et traumatisme est très présent, avec des corps coupés en deux à n’importe quel endroit», rit-elle, tout en montrant comment la tête d’une des œuvres se détache en un seul geste. «On est en colère à vie», admet doucement la psychiatre. Mais certaines savent transformer cela en énergie phénoménale pour remettre le monde à l’endroit.

Lire également: Inceste, l’histoire d’un silence en fissuration


Profil

1955 Naissance près de Paris.

1979 Rencontre Jean-Pierre Salmona.

1992 Installation en tant que psychiatre, première prise en charge des victimes de violences.

2009 Fonde l’association et le site Mémoire traumatique et victimologie.

2013 Publie «Le Livre noir des violences sexuelles» (Ed. Dunod).

2017 Engagement international auprès du Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix en 2018.