«Un mur végétal, c’est un peu comme un opéra: cela coûte très cher, mais le plaisir qu’il donne est immense.» Thierry Barbier-Mueller résume en mécène ce qu’on peut attendre aujourd’hui de ces dispositifs qui, au milieu des années 2000, ont pris d’assaut les murs de Genève et de Paris, de Riyad ou de Lausanne. Le patron du groupe immobilier SPG-Rytz est l’instigateur de la splendide réalisation sise à la route de Chêne à Genève, au pied de l’un de ses immeubles. Elle date de 2014 et est signée par la star du genre, Patrick Blanc. Ici comme au musée des arts premiers du quai Branly à Paris (2004), ce botaniste de haut vol a implanté quelque 200 espèces venues du monde entier, du bégonia au cèdre nain.

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Insérées dans les fentes d’un support en feutrine, lui-même arrimé à l’architecture, irriguées par un compte-goutte ultra-précis, nourries au milligramme en engrais, remplacées s’il le faut au fil des saisons, les plantes ont pris leurs aises mais le fameux motif diagonal, signature du maître des murs, est toujours lisible. Une réussite? Oui, mais le moindre grain de sable dans le système serait vite fatal à ce jardin hors sol, qui ne saurait s’abreuver d’eau de pluie, ni se nourrir de CO2 et autres gaz ambiants. Une fois pour toutes, rappelle le concepteur, «les murs végétaux ne purifient pas l’air». Quel est donc le sens de ces installations à la fois technologiques et fragiles qui coupent le végétal de sa relation vitale à la terre? Ont-elles un avenir dans le développement de villes plus vertes, économes et durables?

Plus culture que nature

Pour Thierry Barbier-Mueller, «on ne peut pas toujours gagner sur tous les tableaux, celui de la biodiversité et de l’agrément, de l’écologie et de la démarche artistique. Oui, le geste satisfait plus la culture que la nature, mais l’apport à la qualité de l’espace urbain est indéniable, surtout le long de l’un des axes les plus durs de la ville». L’intervention genevoise de Patrick Blanc est d’ailleurs si opulente qu’elle en ferait presque oublier le parking souterrain qui occupe le sous-sol de cette parcelle, propriété de la ville de Genève. Issu d’un concours international gagné en 2008 par l’agence française TER, ce jardin de pierre et de fer, financé et entretenu par la SPG, intégrait d’emblée un mur végétal. Mais comme souvent dans ce monde qui jongle entre la technique et le vivant, le système n’a pas fonctionné. «C’était triste à voir, pour ne pas dire complètement raté», se remémore Patrick Blanc, fier de la «victoire du végétal sur la ferraille» et de la réussite de son invention, qu’il décrit comme «tout à fait simple».

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Sa botte secrète: le choix des plantes. «Il ne faut sélectionner que des espèces de talus et de pentes, et tenir compte des conditions locales, sans bien sûr se limiter à la palette dite indigène. Cela serait ridicule! Il y a ici un mur toujours à l’ombre, là une bouche d’aération qui crache un air tiède toute l’année, là encore du plein soleil et tout cela sur quelques dizaines de mètres carrés. Autant de situations qui appellent des végétaux très différents», décrit-il, surpris que la question du coût soit relevée par ceux qui sont chargés de l’entretien de son œuvre. «L’installation coûte entre 500 et 600 euros le m2. Bien sûr, tout cela est vivant et donc mortel, nous devons parfois remplacer des plantes.» Pas plus de 1 à 5% par an, selon lui. Estimation basse, laisse-t-on entendre à la SPG, qui a formé, avec Patrick Blanc, une entreprise locale à l’entretien de ce jardin. Ce qui coûte le plus? A long terme, la «machinerie» qui supporte les plantes et ce qu’il y a dessous. «On l’a rénovée au quai Branly, en 2017, pour ses 13 ans. La souscription publique a permis de financer les plantes [50 000 euros sur un total de travaux de 500 000 euros, ndlr] et surtout de communiquer autour d’un projet que les gens apprécient.»

Triste mine pour la gare du Flon à Lausanne

Il est vrai que les citoyens adorent ces ornements urbains, vus comme autant de tableaux de la nature en pleine ville. Fantasme? «Un rêve plutôt, et je veux bien continuer à rêver, car c’est très beau», affirme Natacha Litzistorf, municipale chargée du logement, de l’environnement et de l’architecture à Lausanne. La gare végétalisée du Flon, 12 ans d’âge, a pourtant triste mine au sortir du confinement partiel des jardiniers, qui en a retardé l’entretien. Au pied de l’œuvre, en cette fin de printemps, l’architecte-paysagiste Jean-Jacques Borgeaud évoque «l’intense réflexion architecturale à l’origine du projet, avec cette idée d’un pli en trois pans qui se déploie au cœur de cette place très minérale».

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Le végétal, lui, peine à suivre le mouvement: sur le sol et le toit de la gare, au plat, les plantes survivent, mais celles qui doivent se débrouiller avec la verticalité comptent leurs morts. Les espèces indigènes demandées à l’époque résistent mal à ces conditions extrêmes et comme elles sont plantées en groupes homogènes, elles crèvent par bandes entières. «Si on ne maîtrise pas si bien le sujet, c’est parce que l’on manque d’expériences, explique l’élue verte. En réaliser d’autres et autrement permettrait de capitaliser de nouvelles techniques, tout en agissant sur le paysage urbain. Dans le patchwork des espaces verts, ces installations peuvent faire le lien entre deux parcs par exemple, quand on n’a pas la place pour planter des arbres.» Et de citer l’exemple de villes qui utilisent dans ce cas des plantes grimpantes – glycines, vignes vierges ou lierre – simplement plantées dans du vrai sol, au pied des façades.


La recherche et les avatars commerciaux

Dans le sillage de Patrick Blanc, le marché de la végétation verticale s’est développé tous azimuts mais sans jamais convaincre vraiment, comme si le concept même était, à l’image du jardin, rétif à l’industrialisation. L’un des plus récents avatars est sans doute cet ensemble de plaques constituées de pots légèrement inclinés et plantés de trois ou quatre variétés, qui ont été posés dans la nouvelle gare CEVA des Eaux-Vives à Genève. Alternant avec des affiches lumineuses, ces tableaux alignant trois ou quatre espèces, dont des «plantes vaudoises», créent une sorte d’environnement publicitaire végétalisé dont on cherche la plus-value. Autre tentative locale, le prototype en céramique mis au point par la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture (Hepia), avec un fabricant de modules en béton, sous le nom de Skyflor. L’essai, en place depuis fin 2014 sur un mur pilote à Genève, montre une végétation inégalement répartie entre le haut et le bas du mur. A tel point que pour illustrer sa brochure, le fabricant utilise des images de murs végétaux de… Patrick Blanc.