«Je fais asseoir ces deux hystériques sur la caisse à résonance de ce gros diapason. Dès que je fais vibrer le diapason, vous les voyez tomber immédiatement en catalepsie. Arrêtons les vibrations du diapason: elles tombent en somnambulisme.» C’est ainsi que le docteur Jean-Martin Charcot, neurologue à l’hôpital parisien de la Salpêtrière, décrit, en 1890, les effets déconcertants du son sur l’esprit humain.

Fantasmes, fascination, panique: l’idée que la musique puisse s’emparer de notre cerveau pour en faire ce qu’elle veut vient régulièrement hanter la science, les arts, les croyances populaires et les instances du pouvoir. Des séances d’hypnose musicale de Mesmer aux morceaux pop et heavy metal utilisés comme instrument de torture à Guantanamo, en passant par les orgasmes prétendument induits par les mélodies de Wagner, c’est l’étrange histoire que dévoile le Britannique James Kennaway, historien de la médecine, invité à Genève ce jeudi 2 avril pour Listen! Son et conditionnement mental . La manifestation, organisée par la Haute Ecole d’art et de design (HEAD), comprend un colloque et une exposition, vernie ce même jour (lire l’encadré).

Premier acte: autour de 1770, le médecin allemand Franz-Anton Mesmer met au point une approche thérapeutique basée sur l’hypnose, qu’il appelle alors «magnétisme animal». Les sonorités entêtantes de l’harmonica de verre semblent participer à l’induction de l’état de transe, lors d’expériences qui naviguent entre la science et l’attraction mondaine. L’idée que la musique puisse s’emparer des esprits et assujettir les volontés, balayant au passage les inhibitions sexuelles, connaît un démarrage spectaculaire.

La suspicion «musicophobe» est renforcée vers 1800 par la théorie de la «surstimulation». Un courant influent de la médecine, inspiré par les écrits de l’Ecossais John Brown, se met en tête que tous les maux du corps viennent des nerfs, et que ceux-ci sont rendus malades par l’excès de stimulations. La musique est désignée comme l’un des coupables: littéralement, on se convainc alors qu’elle peut nous rendre malades, rappelle James Kennaway dans Bad Vibrations: The History of the Idea of Music as a Cause of Disease , paru en 2012 chez Ashgate.

Deuxième acte. A mesure que le siècle avance et que Charcot fait connaître ses expériences (des patientes «hystériques» soumises au son d’un diapason ou d’un gong plongent dans un état hypnotique, qu’on appelle désormais «catalepsie»), les anxiétés se précisent: à la fin du XIXe siècle, la panique musicale est essentiellement sexuelle. La musique semble en mesure de faire sauter le verrou posé sur la sexualité féminine, de déviriliser l’homme en lui ôtant la maîtrise de soi, de provoquer des orgasmes et même de déclencher l’homosexualité. L’œuvre de Wagner, en particulier, est réputée capable de tels effets.

Troisième acte: ces croyances refluent au début du XXe siècle, à mesure qu’on redéfinit l’hypnose et les états de transe comme des effets de la suggestion, plutôt que comme des réflexes répondant de manière automatique à une stimulation. Mais les paniques musicales ne sont pas finies: elles deviennent même un phénomène de masse entre les années 1950 et 1990.

La paranoïa autour du «lavage de cerveau» commence lors de la guerre de Corée (1950-1953), lorsque des prisonniers de guerre états-uniens sont retournés et adhèrent à l’idéologie de leurs geôliers. Le terme «lavage de cerveau» (xi nao), inventé en Chine, «renvoie au concept de réforme de la pensée, basée sur d’anciennes techniques de méditation», note James Kennaway. L’opinion américaine la relie plutôt au chercheur soviétique Ivan Pavlov, qui contrôlait, comme chacun le sait, la salivation de ses chiens avec le son d’une cloche.

La CIA répond à tout cela à sa manière – en tentant de développer des techniques pour faire la même chose: le programme expérimental MK-Ultra vise ainsi le contrôle des esprits en employant, entre autres, la musique. Entre-temps, les groupes ultraconservateurs ont entrepris de dénoncer le rock’n’roll comme un complot de manipulation mentale mis en œuvre par les communistes (années 50-70) ou par les satanistes (années 80-90)…

Aujourd’hui, la paranoïa autour de la manipulation musicale paraît estompée. On sait par ailleurs que l’hypnose n’induit pas un asservissement, et que les états de transe nécessitent la participation consentante des personnes concernées. Si l’idée que la musique puisse être utilisée comme une force maléfique a plus ou moins quitté le terrain des fantasmes collectif, elle paraît en revanche s’être incarnée de manière solide dans la réalité. Comme le détaillent les études glaçantes de Suzanne G. Cusick, de grosses doses de musique sont utilisées, en secret, dans les lieux de détention plus ou moins illégaux créés par la CIA dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme» après le 11 septembre 2001.

Cette fois, il ne s’agit pas de paranoïa. Les témoignages, les documents qui ont «fuité» et les enquêtes officielles concordent sur l’emploi systématique de ces techniques. Bien sûr, on ne peut pas piloter l’esprit de quelqu’un à coups de musique. Mais on peut l’anéantir en le bombardant (exemples réels) avec le hard rock de Meat Loaf et d’Aerosmith, du rap ou les tubes de Christina Aguilera.