Harmonie

«La musique est une action d’intégration sociale absolue»

Enseignant inspiré au cycle d’orientation, Gérard Deshusses consacre sa retraite aux académies de musique genevoises. Témoignage qui ne cache rien des obstacles qui parsèment le parcours d’un bénévole heureux

A l'occasion de la remise, le 1er octobre, du prix annuel de la Fondation pour Genève, «Le Temps» consacre une série d'articles à ces bénévoles qui donnent de leur temps pour soutenir des causes, des associations ou des événements qui animent la vie publique genevoise.

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Lorsqu’il défile devant l’Ondine genevoise, Gérard Deshusses porte souvent des lunettes de soleil. L’accessoire exerce évidemment une fonction protectrice. Nous pensons que les verres sombres permettent également au président de cette école de musique de cacher au monde la fierté qui l’anime en tête de cortège. Cet enseignant au cycle d’orientation consacre sa retraite aux écoles de musique, dont il préside la confédération, et en particulier à cette harmonie historique qui a donné son premier concert le 13 décembre 1892.

En juin 2011, Gérard Deshusses quitte définitivement l’enseignement public, où il a couvé, au Cycle de la Florence, des générations d’élèves de son intelligence bienveillante. «En août, j’étais déjà débordé de travail. Au final, je bosse autant qu’avant», dit-il avec franchise. Quelques semaines plus tôt, il avait écouté la supplique d’une responsable de l’Ondine: s’il n’acceptait pas la présidence, l’institution allait «crever». «Je sais parfaitement que l’on n’est pas venu me chercher pour ma personne, mais pour mon carnet d’adresses», admet-il.

Une prise de choix

L’enseignant, encarté au Parti socialiste, a une longue carrière politique derrière lui, qui l’a fait se frotter à tous ceux qui font Genève. «Je tutoie la moitié de la République, lance-t-il, dans cette même veine directe qui marque son récit. Je peux débloquer une situation en quelques coups de fil car je sais qui appeler selon la situation.» A l’heure où les associations peinent à convaincre de nouveaux bénévoles de s’engager, Gérard Deshusses est une cible parfaite. Et une prise de choix pour l’Ondine.

Les débuts ne sont pas faciles. Son comité se craquelle de toutes parts, les dissensions sont importantes. «Les bénévoles peuvent être pénibles, résume-t-il. Du moment qu’ils donnent de leur temps, ils réclament que les choses soient carrées et exactement comme ils l’imaginent. Face aux premiers obstacles, j’ai fait de l’obstruction douce.» A la Confédération des écoles genevoises de musique, rythmique Jaques-Dalcroze, danse et théâtre (CEGM), qui regroupe dix établissements de tailles très différentes, la situation n’était pas plus simple en 2015, lorsque Gérard Deshusses a pris sa tête: «C’était très tendu entre les grandes et les petites écoles. On était proche de l’implosion.» Un accord est trouvé pour sauver la CGEM, ses 10 000 élèves et 500 professeurs. Une profonde réforme reste nécessaire. Elle est entrée en vigueur en septembre 2017, soit pile dans la période où les personnes qui occupaient les deux postes administratifs sont parties à la retraite.

Du bénévolat qui coûte

«Quand tout va bien, cet engagement m’occupe un jour par semaine. Si c’est plus compliqué, cela me prend toute la semaine», résume l’enseignant. Son action est totalement bénévole (il reverse les jetons de présence qu’il touche aux conseils à la CGEM). Il lui coûte même des sous puisqu’il lui est arrivé d’avancer des frais, notamment lors d’un voyage de l’Ondine au Canada.

A ce stade, tout observateur raisonnable est en droit de se demander pourquoi Gérard Deshusses s’impose ce sacerdoce. «La musique est une action d’intégration sociale absolue, répond l’intéressé. Une fois qu’ils maîtrisent un instrument, ces gosses peuvent aller n’importe où. Moi, ça me passionne!» Et l’enseignant de raconter comment, avec une fondation genevoise, ils ont mis sur pied des cours à Onex destinés à des enfants qui ne possèdent pas d’instruments. Un tiers des apprentis musiciens ont aujourd’hui intégré une harmonie avec laquelle ils se produisent régulièrement.

Un devoir envers les jeunes

L’homme de gauche va plus loin: «Il est normal de consacrer du temps à des activités sociales qui ne peuvent pas être rémunérées. Pour moi, c’est un devoir civique. A mes yeux, ce système peut même justifier que l’on n’augmente pas l’âge de la retraite.»

En échange de ce qu’il présente comme un «devoir d’une génération envers l’autre», Gérard Deshusses a cependant des demandes à formuler aux autorités. «Les exigences envers les associations augmentent sans cesse, regrette-t-il. Je dois, par obligation, envoyer mes collaborateurs suivre des formations à Aarau sur des programmes informatiques qui changent sans cesse et qui nous coûtent énormément. Le manque de confiance des autorités envers nous est absolu. Lors de nos échanges, la première réaction est le doute. On nous fait immédiatement comprendre que si un problème survient, ce sera à nous de l’assumer. Pour se protéger, l’Etat nous demande de rédiger des rapports qui ne sont d’ailleurs jamais lus. J’ai glissé une énormité dans l’un d’eux pour observer leur réaction: l’obligation, pour toutes les écoles de musique genevoises, d’enseigner le didjeridoo. Personne n’a réagi. Cette défiance fait fuir les bénévoles.»

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