Myriam Dupouy est une artiste, une vraie. Elle voit des choses qui nous échappent, des palettes de couleurs qu’on n’aurait pas su imaginer tout seuls. Pour ses clichés, elle invente des échelles qui nous mettent la tête à l’envers. Un champignon grand comme une galaxie, par exemple, ou un cerf qui devient simple détail dans un univers faussement gigantesque.

Son travail est parfois très abordable, parfois terriblement complexe. On ne saisit pas tout, et c’est tant mieux. «Je mets la technique au service de mes rêves, pour retranscrire ce que je vois de magique», dit-elle. Elle est drôle, aussi. Elle a appelé Darth Maul son merle noir sur coucher de soleil rouge. C’est Star Wars pour les volatiles, et ça fait mouche.

Myriam Dupouy est une artiste à part entière, et pas seulement par l’image. Elle dit: «J’ai besoin de l’écriture. Avec la photo, ce sont deux choses très liées, qui ne peuvent fonctionner l’une sans l’autre.» Là non plus, on ne comprend pas tout ce qu’elle écrit dans ses poèmes. Elle aime les labyrinthes, les «refuges secrets» qui lui permettent d’aborder les sujets qui la touchent ou qui la fâchent. Comme le fait que le renard soit pourchassé, de façon barbare, alors que c’est un animal choyé par la jeunesse. Elle en a fait une photo, volontairement floue comme un message à sens multiples, et un texte très touchant. Son livre porte bien son nom. Abracamera, aux Ed. MinervasOwl. L’irréel à notre portée.

Elle vit en Pays de Gex après avoir grandi en Auvergne. L’urbanisation la gêne un peu, mais elle a trouvé en Suisse des trésors qu’elle apprivoise doucement. Comme Genolier et sa forêt primaire. Elle travaille sur ce qui vit tout près de chez elle et ça l’emballe: «On est confrontés à la disparition ou la raréfaction de certaines espèces. Qui sont banales pour certains, mais extraordinaires pour moi. Cet univers de proximité est un miracle qu’on a tendance à oublier, et ça me choque profondément.»

Un prix à payer

On s’intéresse à elle aussi – et surtout – parce qu’elle a osé un pas qui semble infranchissable pour d’autres: quitter son travail de professeure d’anglais pour vivre de son art. Lui a-t-il fallu force, courage, ou volonté? Elle qualifie autrement ce passage de gué: «C’était une évidence. Et un besoin. L’indépendance, la liberté… Même si certaines nuits sont agitées parce que les revenus sont incertains.»

Le silence des employeurs éventuels, la crainte que tout s’effondre quand on voit la vie un peu trop sombre… Oui, il y a un prix à payer pour avoir abandonné ses revenus réguliers et ses émotions mineures à l’éducation nationale: «Ça prend aux tripes, parfois, cette incertitude. Mais on sait que c’est comme ça. Moi, je voulais saisir ma chance pour éviter d’être rongée, de ruminer une absence de décision, d’être aigrie au travail.»

On vit une époque où la photographie animalière devient un hobby de plus en plus répandu. Elle a su jusqu’ici vivre son rêve, mais elle ne voudrait surtout pas devenir donneuse de leçons et inciter les apprentis photographes à partir à l’abordage sans réfléchir. Déjà, il faut savoir qu’elle photographie aussi en architecture, joaillerie et restauration pour joindre les deux bouts. «Et je ne dirais jamais à qui ce soit: vas-y, fonce! Tout le monde n’est pas prêt à vivre ça. Il faut surtout savoir s’écouter. Il n’est pas forcément nécessaire de changer de vie. Si une passion permet une respiration et rend le reste supportable, alors c’est très bien comme ça. Une soupape, ça peut suffire.»

Elle met ses gants, réfléchit beaucoup, hésite à lâcher le mot, mais il finit par tomber: macho. Parce que le milieu de la photo de nature semble très masculin, tout de même. «Il est un peu allergique aux femmes, oui, même si on est de plus en plus nombreuses à pratiquer. Il y a des choses que j’ai très mal vécues. Quand France 2 est venue me chercher pour faire un reportage aux 20 heures, je n’avais rien demandé. Je suis toujours aussi nulle quand il s’agit de me vendre… Mais j’ai eu des messages du genre: «Qu’est-ce que tu as fait pour passer en prime time? Tu as couché?» Je ne viens pas d’un milieu artistique. Tout ce que j’ai eu, c’est par le travail. J’ai le droit d’en être fière. Ces remarques ont été très blessantes, elles m’ont fait mal à l’époque. Je trouve ça triste de vouloir encore insister sur cette différence homme-femme.»

«Je suis incorrigible»

La pandémie a balayé plusieurs projets, annulé des festivals, ajourné des formations aussi – une autre part de ses revenus. Elle souffre un peu, mais elle s’en sort. Avec cette passion chevillée au corps et à l’âme, qu’elle a du mal à refréner. Elle s’oblige par exemple à ne pas prendre ses appareils quand elle va faire de la luge avec ses enfants. Et puis, elle regrette, comme d’habitude, parce qu’elle a aperçu une lumière fantastique. «Ce n’est pas forcément agréable pour eux. Je vois quelque chose, il faut s’arrêter, attendre… Mais je suis incorrigible. Je suis malheureuse quand je n’ai pas mon boîtier.» Myriam Dupouy a quitté l’Education nationale, pour de bon. Elle a bien fait.


Profil

1978 Naissance à Clermont-Ferrand.

2001 Premier poste de professeure d’anglais.

2016 Quitte l’Education nationale française.

2018 Publication du livre «Abracamera».


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