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Le Château Rouge, juillet 2017.
© Nicolas Schopfer

demeures

Les mystères du «Château Rouge» à Chambésy, le fabuleux manoir qui fascine les Genevois

Propriété des hoiries Mach et Perrot, la belle «Grande Maison» a été construite en briques rouges au début des années 1880. Mais qui se cache derrière cette architecture extravagante? Filature dans les dédales d’un édifice ô combien romanesque, au moins digne de Conan Doyle

Le «Château Rouge» est niché à Chambésy, ce promontoire genevois qui lorgne le Léman. La parcelle a été propriété du maître des automates Henri-Louis Jaquet-Droz. A présent, des têtes bien faites occupent les lieux. Voici la troisième de nos balades dans des grandes demeures.

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Sir Arthur Conan Doyle aurait adoré ce manoir, les promesses de sa brique rouge. Il y aurait logé le vénérable Lord Baskerville et aurait lâché dans la nuit un cerbère aux crocs impatients. Génie de la brume, ah, ah. Inutile pourtant de la chercher en cette fin d’après-midi écrasante de chaleur. Car on n’est pas dans le Devonshire, mais à Chambésy, ce promontoire genevois qui lorgne le Léman et toise Cologny l’insolente, sur l’autre rive.

On descend du vélo, le mollet cotonneux après un raidillon digne d’un lacet de l’Alpe d’Huez, au moins. Et on se laisse saisir par le «Château Rouge» – c’est ainsi qu’on le désigne à Chambésy – propriété des hoiries Mach et Perrot. Chez les Perrot-Mach, on préfère parler de «Grande Maison». Face à sa façade grandiloquente, à ses pignons de train fantôme, on se sent plus docteur Watson que Sherlock Holmes. L’esprit flou, vaguement halluciné, mais ouvert à tout.

L’air de la «Pêche miraculeuse»

C’est qu’on ne s’attendait pas à cette démesure de cinéma, à ce faste décati juste ce qu’il faut, comme pour se faire pardonner un péché lointain, un orgueil malvenu. On longe l’aile, vers le parc, et soudain, on ne pense plus, on est ravi. Devant vous, le lac joue son grand rôle d’éternel hypnotiseur. Sur la pelouse, surgissant du bas de la colline, deux gentlemen vous font un signe. Ce sont les frères Mach, Olivier, avocat, et Jean-Pierre, professeur de médecine, tous deux à la retraite.

Des têtes sacrément bien faites, comme leur frère Bernard Mach, qui a longtemps régné sur le département de génétique et de microbiologie à la Faculté de médecine à Genève. «Notre frère n’a pas pu venir», s’excuse Jean-Pierre Mach. Tout comme Philippe Perrot, historien réputé qui habite sur place. «Une petite bière?» propose Olivier Mach.

Sous le portique de la Grande Maison, on croque une flûte et on divague à travers les époques. Au-delà des chênes géants qui montent la garde, un voilier drague une brise capricieuse. Vous voici marin d’eau douce comme un personnage de La Pêche miraculeuse, le roman de Guy de Pourtalès. Calé dans un fauteuil en osier, vous caressez d’un doigt admiratif les colonnes de marbre rose de la terrasse.

L’ombre de «Fanny et Alexandre»

Et si on entrait à présent? Le salon, son miroir de cantatrice vénitienne, sa cheminée cérémonieuse aspirent le visiteur. C’est là qu’à chaque Noël, les Mach et les Perrot festoient fraternellement. On s’illumine devant le sapin, on invoque les aïeux, on noie sa nostalgie dans un verre de blanc, produit par le cousin Jacques Perrot, vigneron à Allaman. Les plus cinéphiles se sentent projetés dans Fanny et Alexandre, le film d’Ingmar Bergman.

Le cinéaste suédois aurait d’ailleurs apprécié la salle à manger, avec ses fresques bucoliques au mur, sa collection d’assiettes chinoises. Et sa petite cuisine attenante. Ici, un monte-plats fameux: le fumet d’une autre époque, d’un autre train de vie. Dans un sous-sol mystérieux, une cuisinière experte apprête peut-être encore une pintade. «A table, ma grand-mère avait une clochette, quand on avait fini un plat, elle l’agitait et un majordome apparaissait, se souvient Jean-Pierre Mach. Mais les habitudes de la maison étaient plutôt simples, empreintes de protestantisme.»

L’amour des Lumières

«Venez, je vais vous montrer le haut.» Sur le grand escalier, on débobine le film, l’histoire des Perrot, telle que l’historien Guillaume Fatio l’a racontée dans un article érudit. A l’origine, des inventeurs. A la fin du XVIIIe siècle, le Neuchâtelois Henri-Louis Jaquet-Droz fait l’acquisition de cette campagne à Chambésy. Ses automates éblouissent l’Europe. Il a le génie de la mécanique, mais la santé fugitive: il meurt en 1791, à 37 ans. Il a une fille, Cécile.

C’est là que Louis Perrot entre en scène. Il est lui aussi Neuchâtelois, lui aussi doué pour tous les travaux de l’esprit. Enfant des Lumières en somme. Ses passions? Les insectes et les poissons, entre autres. Ces qualités séduisent la jeune Cécile. Ils se marient, il a 23 ans, on les imagine heureux. Mais la belle et tendre meurt.

Louis est veuf, inconsolable, peut-être, il attendra longtemps avant de se remarier. L’élue a un nom de roman: Rosalie de Pourtalès-Boyve. Ils auront quatre enfants, dont Adolphe Perrot, autre inventeur, autre entrepreneur. C’est à lui qu’on doit la Grande Maison.

Adolphe Perrot, le bâtisseur

Au premier palier, Jean-Pierre et Olivier Mach vous entraînent vers une galerie. Vous voici au cœur du manoir: son hall-patio. Levez la tête: une verrière opaque suggère la lumière. Penchez-vous par-dessus la balustrade: tout en bas, l’ombre d’un bal. «Notre grand-mère aimait regarder d’ici les valseurs pour s'assurer qu'ils se conduisent bien», sourit Jean-Pierre Mach.

Cavaliers pompettes, dulcinées d’un élan, papillons d’un vol: la fête, ici, fut souvent reine. Elle l’est encore quand un jeune descendant invite ses camarades étudiants de médecine ou de lettres à célébrer un cap. Ou quand toute la tribu Mach et Perrot se rassemble pour s’époumoner en commun devant un match de l’Euro ou de la Coupe du monde de football.

Un autre escalier, plus étroit, celui-là. Et comme un parfum de guet-apens. Conan Doyle jubilerait. Ingmar Bergman ne saurait plus où donner de la tête: où placer sa caméra pour que revive la saga? Adolphe Perrot en est le héros.

Comme son père Louis, Adolphe cherche à percer le mystère de la matière. Adolescent, raconte Guillaume Fatio, il multiplie les expériences. Il étudie la chimie dans le Paris de Napoléon III, auprès de Marignac. Il est pris dans la vague du progrès, ce grand mot du XIXe siècle. Lit-il Victor Hugo? Les feuilletons d’Honoré de Balzac? Se prend-il pour le héros de La Recherche de l’absolu, chimiste balzacien? Il voit grand.

La vue du lac lui manque peut-être. Un besoin d’air, dans le Paris parfois étouffe-chrétien de l’époque. Il retourne à Chambésy où l’attend Sophie Turrettini, fille du procureur général William Turrettini. Ah, la belle alliance! Un parti, une fortune. Et dans son cerveau fécond, une invention qui pourrait donner un nouveau tour à sa vie: un four qui utiliserait le gaz d’éclairage pour que fondent les métaux à une vitesse record. Aussitôt pensé, aussitôt fait – façon de dire, bien sûr.

L’architecte du Grand Théâtre à Chambésy

Mais Adolphe n’est pas rassasié. La maison de Chambésy, celle qui avait tant séduit l’aïeul Henri-Louis Jaquet-Droz, laisse échapper des borborygmes sinistres: elle a vécu. Il la fait détruire en 1879 et imagine une bâtisse d’un format inédit. On construit alors beaucoup dans la région: la mollasse est grise, souvent, le m’as-tu-vu banni. Le protestantisme est aussi un moule architectural. Adolphe se souvient-il alors du Paris de Napoléon III? Il mandate Jacques-Elysée Goss, «l’architecte du Grand Théâtre de Genève et du Palais Wilson», souffle Olivier Mach.

Folie des grandeurs, alors? Peut-être. Anticonformisme? Sans doute. Adolphe écoute son beau-frère, le peintre neuchâtelois Albert de Meuron, qui lui enjoint de rompre avec le «propre en ordre» calviniste, cette obsession de la discrétion, cette façon de lisser sa prospérité, d’intérioriser l’aisance. Le Genevois Jacques-Elysée Goss l’exaucera au-delà de toute espérance. Terrassiers, maçons, ouvriers charrient briques, faïences et grès à partir de 1881. Ils œuvreront pendant quatre ans, sous l’œil d’Adolphe qui réside dans une autre villa, qu’il a fait construire à deux pas.

Un caprice de lord anglais

A ce stade, il faut faire un saut de 130 ans. Dans le Chambésy de l’époque, notables et fermiers se pincent. Sous leurs yeux ébahis, le gâteau prend du volume. Une pièce montée, dirait-on. Un château à l’écossaise, s’étonne-t-on. Une extravagance de lord anglais en exil. Adolphe, lui, jubile: il a commandé les matériaux les plus fiables en connaisseur. Mélodramatique, la demeure? L’ingénieur s’en moque. La pierre est bonne, la faïence à toute épreuve, les colonnes de marbre viennent d’Ecosse. Les Perrot y seront à leur aise.

L’harmonie du disparate

Bientôt, on s’extasie. L’éclat seigneurial de la bâtisse, sa taille gargantuesque, ses sols en céramiques, ses alliages de couleur savants, son parc aux essences rares. L’historienne de l’art genevoise Leïla El-Wakil parle de «luxuriance toute bayadère». Cette «Maison Rouge» comme on la surnomme un moment exalte les imaginations. «Ce qui est remarquable, c’est que tout est disparate dans cette architecture, observe Jean-Pierre Mach. Malgré les apparences, il n’y a rien de symétrique.»

Dans l’air soudain, l’odeur vaguement étouffante du plancher l’été. On est dans les combles. Une porte s’ouvre sur une salle éclaboussée de lumière, c’est la chambre de physique. Dans une commode, des légions de soldats de plomb. On tourne le dos à ces régiments et on aborde l’avant-dernière étape de l’escalade. Des générations d’enfants sont passées par là, sur ces marches de plus en plus aventurières.

On se sent comme l’albatros

Et Adolphe, alors? Jouit-il de son domaine? Cueille-t-il ses oranges dans l’orangerie qu’il a fait édifier? Il meurt en 1887, à 54 ans. C’est Louis Perrot, son fils, physicien, chimiste et cristallographe qui lui succède. Filière scientifique, encore. Dans le sillage de Jean-Pierre Mach, vous êtes dans un goulet. On pousse une porte. Et c’est l’azur qui dissipe d’un coup la fatigue de l’escalade.

Sur le toit de la Grande Maison, on se sent comme l’albatros, maître des nuages, des eaux et des prairies. Au loin, le Mont-Blanc parade avec nonchalance. A vos pieds, des moutons philosophent dans un pré. Jean-Jacques Rousseau aurait fait de cet à-pic une rêverie métaphysique.

Mais l’ascension n’est pas terminée. On se glisse dans la tourelle, exiguë et noire comme une cheminée. Dix marches à l'aveugle et une poussée d'angoisse inattendue: vous êtes comme le docteur Watson guetté par un cerbère, prêt à hurler au sommet. Et Sherlock qui badine dans les jardins! Louis Perrot s’est-il souvent aventuré dans cet appendice aérien? On peut l’imaginer.

René Mach, un médecin charismatique

C’est que le savant a traversé la première partie du XXe siècle – il meurt en 1949, à 84 ans – avec son épouse Elisabeth de Montmollin. Dans la Grande Maison, l’ordonnance est sévère et chaleureuse. Le couple a huit enfants, dont Alain, pasteur engagé et Evelyn, médecin. C’est grâce à cette dernière que les Mach entrent dans la famille. Elle épouse René, futur professeur de médecine.

«Notre père était d’un milieu plus modeste que les Perrot, il venait de La Chaux-de-Fonds, raconte Olivier Mach. Il a écrit avec notre mère un livre sur le «Sel et l’Eau». Il a soigné de grandes figures comme l’acteur Michel Simon, le leader spirituel du Soudan Al-Mahdi, l’empereur Hailé Sélassié ou le chef d’orchestre Ernest Ansermet.» Le couple est généreux, il a le goût de l’hospitalité.

Une trappe, au-dessus de votre tête

Mais la trappe s’ouvre au-dessus de votre tête. Pas de molosse ni de Lord Baskerville surgissant en farceur pour jouir de votre tête ahurie, juste le ciel, encore. La rambarde est basse, l’altitude intimidante. Dans le lointain, le Château de Voltaire joue les importants. Pendant la dernière guerre, des soldats suisses étaient parfois chargés de surveiller villages et campagnes du haut de ce nid, raconte Jean-Pierre Mach.

Un balcon en forêt. La Grande Maison est une tragédienne distinguée, mais poseuse; elle résiste aux tempêtes du temps, mais affiche une superbe qui est une manière d’hérésie chez les Perrot-Mach. Quand Louis Perrot découvre, à la mort de son père Adolphe, les factures du chantier, il est bouleversé. Tant d’argent pour cet énorme décor de théâtre, pour cette vanité. Il les aurait jetées au feu, dit la légende familiale.

Le chant de la chouette-effraie

Au crépuscule, sur son vélo, on s’échappe vers le lac. Derrière vous, comme des paladins ravinés par les exploits mais toujours dignes, les chênes de la Grande Maison ont un air entendu. Dans leur mémoire, tant d’équipées enfantines, tant de réceptions bruissant d’intelligence, tant d’amours chuchotées, de babillage enivrant. Conan Doyle et son ami Watson n’auraient pas percé le mystère de la folle demeure. Mais ils auraient identifié mille et une présences.

Et surpris peut-être un étrange cri. Longtemps, un des propriétaires, Alain Perrot, a laissé ouverte une lucarne dans les combles. Il entendait ainsi signaler aux chouettes-effraie que la Grande Maison était aussi la leur. Dans la nuit, on croit entendre le chant d’une effraie. L’esprit du lieu, n’est-ce pas Sherlock?

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