Depuis 2000 ans, d'innombrables mythes et lieux communs se sont accumulés comme des poussières sur les textes bibliques. Dus à un mélange de lecture fondamentaliste, de créativité artistique, d'emprunts aux apocryphes et de ferveur populaire, ils donnent certes une saveur particulière à certains épisodes de la Bible, mais ils cachent, voire détournent souvent leur véritable sens. Deux journalistes italiens spécialistes des questions religieuses viennent de publier un livre* consacré aux «équivoques, mensonges et lieux communs sur la Bible» avec la bénédiction du Vatican. Prenant appui sur les plus récentes découvertes exégétiques, cet ouvrage grand public et néanmoins très documenté fait œuvre de salubrité biblique. Mgr Gianfranco Ravasi, membre de la Commission pontificale pour les biens culturels de l'Eglise, le Ministère de la culture du Vatican, salue dans la préface un «travail précieux de démythification». Morceaux choisis.

Eve n'est pas née d'une côte d'Adam… D'accord, c'est la version qui figure dans les Bibles de langue française: Dieu prend une côte d'Adam pour façonner sa compagne. Or, le terme hébreu qui fait foi signifie rarement «côte». Il est généralement traduit par «flanc». Le fait qu'Eve ait été tirée du flanc d'Adam indique qu'elle se situe au même niveau que l'homme. Comme l'ont souligné les rabbins, si Dieu avait voulu qu'Eve soit l'esclave d'Adam, il l'aurait créée à partir de ses pieds.

… et elle n'a jamais mangé de pomme: la Bible ne donne aucune indication sur le fruit de l'arbre défendu. Pour la tradition hébraïque, il s'agissait d'une figue, pour les orthodoxes d'une orange, pour les catholiques d'une pomme et pour les musulmans d'un verre de vin. La pomme est la solution la moins vraisemblable, car ce fruit fut importé d'Europe en Orient seulement au XIXe siècle. C'est une erreur de traduction du latin à l'italien qui a donné à la nordique pomme une nature de tentatrice. Le mot latin malum peut signifier le «mal» et la «pomme».

Les Hébreux n'ont pas traversé la mer Rouge: la Bible se contente d'indiquer que les Hébreux ont traversé la mer des Roseaux, vraisemblablement un plan d'eau aujourd'hui asséché, et dont les marées basses permettaient de le franchir sans manifestations particulièrement spectaculaires. Le malentendu vient encore une fois d'une erreur de traduction, de l'anglais vers l'allemand cette fois. Lorsqu'au XIIIe siècle, John Wyclif réalisa la première traduction de l'Ancien Testament en anglais, il traduisit correctement mer des Roseaux par Rede Sea, selon la terminologie de l'époque. Luther, dans sa traduction de l'anglais à l'allemand, lut Red Sea, «mer rouge». L'erreur a fait le voyage jusqu'à nos jours.

Les commandements n'étaient pas au nombre de dix, mais de onze ou douze: bien que la Bible affirme que les commandements sont au nombre de dix, il suffit en réalité de compter pour constater qu'on a affaire à onze ou douze propositions, selon que l'on unifie deux ou trois commandements. Pour que le compte soit bon, l'Eglise catholique a ainsi unifié les trois premiers («tu n'auras pas d'autres dieux devant moi», «tu ne te feras pas d'autre image sculptée», «tu ne te prosterneras pas devant ces dieux»), et séparé les deux derniers («tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain», «tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain»).

Les commandements n'ont pas été dictés à Moïse: les exégètes ont découvert que le Décalogue ne pouvait en aucun cas remonter au temps de Moïse (env. 1200 av. J.-C.). Certaines citations des commandements présupposent en effet une installation stable d'une population sur un territoire donné. Or, au temps de Moïse, le peuple d'Israël était nomade. Par ailleurs, les six derniers commandements relèvent des principes moraux enseignés en Egypte bien avant Moïse. Seuls ceux qui ont trait au monothéisme sont originaux. Les exégètes pensent aujourd'hui que chacun des commandements est né de manière autonome à différentes périodes, et qu'ils ont été réunis plus tard au sein du Décalogue.

Moïse n'avait pas de cornes: qui n'a pas été surpris, en contemplant à Rome l'impressionnante statue de Moïse exécutée par Michel-Ange, de voir deux cornes sur sa tête? Car c'est ainsi que l'art a représenté le prophète depuis le XIIe siècle. Lorsqu'il descendit du Sinaï, la Bible nous dit seulement que «la peau de son visage rayonnait», mais pas qu'il avait des cornes. D'où viennent-elles? D'une erreur de traduction, encore une fois. En hébreu, le verbe «rayonner» est le même que le substantif qui désigne les cornes. Saint Jérôme, qui a traduit la Bible de l'hébreu vers le latin, a donc gratifié ce noble serviteur de Dieu d'une paire d'excroissances épidermiques.

Jésus n'est pas né un 25 décembre: de nombreuses idées reçues entourent la naissance du Christ, dues à la littérature apocryphe. Mais rien dans les Evangiles ne nous dit qu'il est né une nuit, dans une grotte, entre un bœuf et un âne. Personne ne connaît la date de naissance exacte de Jésus, qui d'ailleurs n'est pas venu au monde en l'an zéro, mais entre l'an -7 et -5 av. J.-C. Une erreur de calcul due à un moine russe…

Jésus n'est peut-être pas mort à 33 ans: il avait probablement environ 40 ans, voire plus, lorsqu'il rendit l'âme sur la croix. Il fut crucifié sous Ponce Pilate, qui a exercé son autorité sur la Judée entre 26 et 36 ap. J.-C. En admettant que sa naissance se situe entre -5 et -7, on ne peut que conclure qu'il est mort entre 31 et 43 ans.

Jésus n'était ni blond ni beau: l'art occidental a fortement influencé notre imaginaire quant au physique du Christ: grand, souvent blond et yeux bleus, traits fins, bref un bel homme… Mais durant les premiers siècles du christianisme, certains Pères de l'Eglise, et non des moindres, se plaisaient à imaginer qu'il était laid, pas très grand et difforme. Ainsi Origène, qui le décrit comme «petit et disgracieux». Certains auteurs ont même soutenu que sa taille n'excédait pas 1,35 m! A l'époque, la beauté physique n'était pas considérée comme un signe de la nature divine.

Mais encore: Joseph, le père adoptif de Jésus, n'était pas un vieillard, mais il avait entre 18 et 24 ans lorsqu'il a épousé Marie. Saint Pierre n'a jamais été crucifié la tête en bas, saint Paul n'est jamais tombé d'un cheval sur le chemin de Damas, et j'en passe… n

*Roberto Beretta, Elisabetta Broli, «Gli undici comandamenti. Equivoci, bugie, et luoghi comuni sulla Bibbia e dintorni», Edizioni Piemme, 204 p.