Du lolcat à l’Apocalypse, de la disruption au visage de Kim Kardashian, du chef de compost à Netflix, quelles sont nos modernes mythologies?

Si Roland Barthes n’a pas pu connaître ces signes contemporains, s’il ignorait tout des réseaux sociaux, cette phrase, tirée de l’introduction des Mythologies parues en 1957, résonne encore aujourd’hui: «Je réclame de vivre pleinement la contradiction de mon temps, qui peut faire d’un sarcasme la condition de la vérité.»

Cette citation a servi de vade-mecum à Célia Héron, journaliste, cheffe de la rubrique société du Temps, cofondatrice du podcast Brise Glace, et à la sociologue Floriane Zaslavsky, toutes deux issues de «la cohorte des gens nés entre 1980 et 1995». Elles ont décidé, à leur tour, d’interroger, en une trentaine de chapitres, les attributs de leur génération, afin d’en dévoiler le «réel petit-bourgeois» (comme dirait Roland Barthes) ou plutôt – peut-être – le réel «bobo». Voici donc Dernier Brunch avant la fin du monde.

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Au mitan des années 1950, Roland Barthes décryptait en sémiologue mais avec érudition, humour et en 53 chapitres, un système d’objets et de représentations puisés dans la presse à gros tirage, les magazines, les films, la publicité. Refaire l’exercice, en ajoutant la Toile et les réseaux à cette liste, représente un sacré défi, que Célia Héron et Floriane Zaslavsky ont abordé en une trentaine de chapitres, elles aussi, avec humour, mais sans prétention, armées de fortes intuitions, d’une bonne dose d’autodérision, de vraie intelligence et de deux plumes alertes. Il ne s’agit pas, préviennent-elles, de refaire ni même d’imiter Roland Barthes («saint Roland», lit-on au détour d’une phrase), mais bien de proposer une «variation» contemporaine sur le thème des Mythologies.

Des stars aux influenceuses («Le visage de Kim Kardashian», «La morning routine»), de la ménagère au féminisme post-#MeToo («L’aspirateur à clitoris», «Et toi les enfants?», «La culotte de règles»), de la France de 1950 à la discussion mondialisée («La fomo», «-ing», «Le swipe», «L’émoji»), de la guerre froide à la peur du réchauffement climatique («Le rapport du GIEC», «Le chef de compost», «Le tiers-lieu»), nos rêves et nos cauchemars ont changé de décor et d’espace.

L’opposé du steak-frites

De plus, montrent-elles, le petit-bourgeois des temps présents, sans cesse requis par diverses notifications, participe activement à la production de mythologies, comme le montrent les chapitres «La dick pic», «LOL», «Le chat d’internet» et même «L’avocado toast»: «Que dit-on en publiant une photo de brunch sur internet? On décline d’abord une identité. C’est une façon simple de montrer que l’on est fréquentable à l’aune d’une norme globale de ce qu’est la «bonne vie». Et de préciser que l’avocado toast, en tant que mets, «présente l’avantage d’être photogénique et non clivant – rapport au fait que vous n’y trouverez aucune trace d’animal mort baignant dans son sang». Il est «l’exact opposé du steak-frites», décrypté par Roland Barthes comme le «signe alimentaire de la francité».

Disrupter la disruption

Si «sarcasme» il y a, pour reprendre la formule de Barthes, dans cet inventaire des totems contemporains, c’est dans le système et les objets eux-mêmes. Les autrices, elles, n’hésitent pas à dire «nous», à se mettre en scène dans leurs recherches, leur écriture, leurs pratiques et à rappeler qu’on est toujours le «bobo» de quelqu’un. Dans ces pages, l’autodérision, un réjouissant sens de l’absurde («Et si internet avait été créé par les chats, pour les chats dans le seul but de dominer le monde»?) et l’empathie dominent.

Ainsi, au chapitre «La disruption», les autrices précisent que, si vous entendez le mot «disruption», «tous les jours depuis cinq ans», c’est que «vous travaillez sûrement dans le journalisme/la com/le marketing/la pub/la tech et nous sommes de tout cœur avec vous en ces moments difficiles que nous traversons ensemble, unis par l’état de panique fébrile qui consiste à se demander quelle disruption viendra disrupter celle qu’on vient de mettre en place».

Mélancolie

Malgré l’humour et la joie des formules, malgré les découvertes et les mises au point utiles (les personnes nées avant la génération dont il est question enrichiront leur vocabulaire, déchiffreront – enfin! – de mystérieux acronymes tout en en découvrant de belles sur les coutumes des trentenaires), une certaine mélancolie baigne cet inventaire du présent. L’impression d’une invasion de signes d’une futilité maximale – qui tentent, non sans un désespoir sourd, de répondre aux menaces qui pèsent sur le monde – persiste.

Un constat (parmi d’autres) serre le cœur: «A la certitude que l’avenir consiste en un inexorable déclassement et une lente asphyxie dans un monde en flammes, nous avons opposé des photomontages de chiens avec des chapeaux.»


Essai
Célia Héron et Floriane Zaslavsky
Dernier Brunch avant la fin du monde, survivre à notre époque avec Roland Barthes
Editions Arkhê, 272 pages