Je ne suis pas un grand fan de Johnny Hallyday. J'admets qu'il sait chanter et qu'il a une présence sur scène remarquable. Mais comme rocker je n'ai jamais pu le prendre au sérieux. Un rocker avec des cheveux teints en blond... Et puis sa préférence pour des compagnes systématiquement vingt ou trente ans plus jeunes que lui... Bon. A chacun son goût, mais je trouve qu'il frôle parfois le ridicule.

Quoi qu'il en soit, je souhaite la bienvenue à Johnny Hallyday, nouvel immigrant à Gstaad. Sa venue a surtout l'intérêt de lancer la discussion sur notre imposition privilégiée des étrangers, pourvu qu'ils soient riches.

Je sais bien que, dans notre pays, les cantons sont largement souverains en matière de législation fiscale et qu'ils peuvent faire par conséquent à peu près ce qu'ils veulent. Je suis aussi d'accord avec tous ceux qui estiment qu'il n'appartient pas à M. Arnaud Montebourg, porte-parole d'une candidate à la présidence française, de nous donner des leçons. Et je dois constater que d'autres pays que la Suisse, dont certains membres honorables de l'Union européenne, ne se gênent pas non plus pour accorder des privilèges aux riches.

Mais, bien que légale, notre pratique ne me paraît pas légitime. Pour le citoyen lambda, donc moi, elle est condamnable au moins sur le plan moral. L'autre soir un ami m'a demandé autour d'une bière: «Toi qui es journaliste politique, explique-moi pourquoi il semble impossible d'en finir avec ces privilèges que pratiquement personne ne trouve justifiés?» J'avoue avoir eu du mal à formuler une réponse. Par contre à peu près toutes mes connaissances partagent l'opinion de notre nouvelle conseillère fédérale, Doris Leuthard, qui considère injuste qu'avec des revenus comparables Roger Federer paie plus que dix fois les impôts de Johnny Hallyday. J'imagine que l'écrasante majorité des Suisses se sentent plus proches sur ce point du jugement de Mme Leuthard que de la réaction cinglante du Conseil fédéral à son encontre.

La loi est évoquée à tout bout de champ. Et d'abord pour expliquer cette différence de traitement. Mais elle ne paraît pas pour autant respectée avec rigueur dans ce genre d'affaires. Je crois comprendre par exemple que les communes concernées ne font pas d'efforts considérables pour s'assurer que leurs réfugiés fiscaux la respectent. Et qu'une personne comme Johnny Hallyday vit vraiment sur leur territoire, comme il se doit, la moitié de l'année.

Outre les arguments moraux, il existe des objections purement économiques au régime en vigueur actuellement. Les 300000 francs d'impôt que le «rocker» doit payer à Gstaad représentent une bien petite somme par rapport aux six millions qu'il devrait au fisc français s'il était officiellement resté dans l'Hexagone. Demandons au moins un million, ou deux, ou trois! Pour M. Hallyday cela resterait une affaire. Et pour Gstaad comme pour le canton de Berne cela en deviendrait enfin une. Vendons, au moins, plus cher notre hypocrisie!