Si l'architecte ou l'urbaniste zurichois a un ennemi naturel, c'est bien la nature. Chaque fois qu'un nouveau grand projet - bon, ils ne sont jamais vraiment grands en Suisse... - est présenté, il y a une chose qui saute aux yeux: l'absence d'arbres.

D'autres pays donnent une valeur mythique aux arbres: le Liban a choisi le cèdre pour symboliser la nation. L'Allemagne a une relation symbiotique avec le chêne qu'on appelle normalement «le Chêne Allemand» en majuscules. Le Canada présente fièrement une feuille d'érable sur son drapeau.

A Zurich on n'aime pas les arbres. Il y a quelques années, on a rénové la fameuse Paradeplatz au centre de la ville. L'innovation la plus marquante était d'avoir coupé et exilé les rares arbres qui s'y trouvaient encore. Depuis, la conseillère municipale responsable du projet, Kathrin Martelli, a hérité du surnom mérité d'«Asphalte-Kathrin», qu'elle porte probablement avec fierté.

Peu après on a réaménagé le Bürkliplatz, qui devait permettre le raccordement entre le centre-ville et le lac. Là aussi, on a surtout réduit la verdure: l'effet obtenu est que la place sépare encore plus la ville et le lac. Quant au nouveau centre commercial qui vient d'ouvrir ses portes, la Sihlcity, elle abrite plein de magasins, un cinéma multiplexe, un hôtel, des restaurants et des bars, dont quelques-uns avec terrasse - un peu artificiel comme concept, il faut bien le dire. Là encore, presque pas d'arbres, ni plantes, ni verdure.

L'autre jour, j'ai vu les plans du projet du nouveau centre de congrès. Evidemment, sans vraie surprise, il vous met du béton, du verre et de l'asphalte plein la vue, mais pas d'arbres. Idem dans un projet de réaménagement de la zone qui se trouve derrière la gare.

Il est vrai que tous ces projets brillent par une esthétique claire, des lignes droites, souvent rigides, parfois dynamiques, par une propreté impeccable qui serait nécessairement dérangée par une chose aussi naturelle, aussi chaotique qu'un arbre qui pousse comme il veut, change de couleur selon les saisons et laisse même tomber ses feuilles sans la moindre coordination.

Il semble que les allées bordées d'arbres et les places traditionnelles, avec leur baldaquin vert, font vieillottes. Plus assez urbaines pour le goût du jour.

La sévérité architecturale a un prix: la ville a un aspect de plus en plus froid. On apprécie l'architecture mais on réalise qu'il manque une chose importante.

Pourtant, on ne peut ouvrir un journal sans qu'on nous redise les effets nocifs du CO2 sur la nature et le climat. Et on apprend aussi que quatre arbres suffisent à compenser les effets négatifs d'un seul homme. Bien sûr, impossible de réaliser de tels aménagements verts dans nos centres-villes. La ville n'a pas vocation de se transformer en forêt ou en jungle. Mais un arbre ici ou là, un tout petit symbole pour dire que la ville n'est pas la négation de la nature, est-ce trop demander?