Portrait

Nadejda Savchenko, femme de fer

Célébrée en Ukraine comme une héroïne de la «lutte contre l’envahisseur russe», Nadejda Savchenko croupit dans une prison moscovite et en est à son 60e jour de grève de la faim

Célébrée en Ukraine comme une héroïne de la «lutte contre l’envahisseur russe», Nadejda Savchenko croupit dans une prison moscovite et en est à son 60e jour de grève de la faim

Patriote jusqu’à son dernier souffle, Nadejda Savchenko, 33 ans, attend un miracle de la diplomatie occidentale. Emprisonnée depuis la mi-juillet, elle est accusée par Moscou d’avoir provoqué la mort de deux journalistes de la télévision russe et encourt une peine de 20 ans de prison. Sa défense clame que c’est une affaire politique fabriquée de toutes pièces. Une audition préliminaire de son procès se tient aujourd’hui à Moscou pour statuer sur les modalités de sa détention. Mais ses défenseurs espèrent surtout que Vladimir Poutine la libère dans le cadre des pourparlers sur le Donbass, lorsqu’il rencontrera mercredi à Minsk ses homologues ukrainien, français et allemand.

Pour l’heure, Nadejda Savchenko apparaît déterminée à poursuivre sa grève de la faim jusqu’à son terme. «Soit je sors, soit je meurs», a-t-elle déclaré lundi à l’un de ses avocats, Mark Feygin. «C’est ainsi qu’elle voit son futur. Ma cliente est déterminée et son humeur reste combative», explique-t-il au Temps. Après deux mois de grève de la faim, sa santé a fortement décliné. Pour Feygin, elle a perdu 16 kilos. «Sa forme est très moyenne, mais elle peut encore marcher.»

Nul doute que cette femme militaire de carrière dispose d’un caractère bien trempé. Lors de ses rares apparitions publiques, elle opte pour la confrontation verbale. Placée, selon la traditionnelle mise en scène russe, dans une cage lors des auditions du tribunal, elle arbore toujours une symbolique ukrainienne sur ses habits et crie des slogans patriotiques en langue ukrainienne. «Médias russes, cessez de dresser les Russes contre les Ukrainiens. C’est la Russie qui a déclenché la guerre en envahissant la Crimée. Sans cela, il n’y aurait pas eu de guerre dans le Donbass», a-t-elle hurlé lors de sa dernière comparution, par-dessus le boucan des flashs des photographes. On l’a vu sourire une seule fois brièvement, lorsqu’une admiratrice a fait irruption dans la salle d’audience avec un bouquet de fleurs. L’intruse a été immédiatement repoussée, mais Savchenko a eu le temps de voir et de crier un «merci!».

Le cheveu court, la mâchoire carrée et le regard dur, Savchenko épouse le stéréotype de la femme soldat. Sa biographie indique qu’elle a toujours rêvé d’être pilote d’avion. Après de brèves études de couture et de journalisme (des professions typiquement féminines dans une Ukraine encore très patriarcale), elle s’engage dans l’armée. Savchenko devient l’une des rares femmes à servir professionnellement et part même six mois en Irak au sein du contingent ukrainien des forces de maintien de la paix, en 2004. Pilote et opératrice radionavigante, elle comptabilise 170 heures de vol et 45 sauts en parachute. C’est modeste, mais pas étonnant dans une armée complètement sous-financée et démoralisée.

Révoltée par ce qu’elle perçoit comme une invasion russe et par l’inefficacité de sa propre armée, elle s’engage dans un bataillon de combattants volontaires. Son destin bascule le 18 juin, lorsque des séparatistes pro-russes la capturent près de Lougansk. Dès le lendemain, une vidéo de son interrogatoire par des miliciens pro-russes fait surface sur Internet. On la voit menottée à une barre de fer, confessant avoir tué des séparatistes et avoir été pointeur d’artillerie. Elle pense à ce moment qu’elle sera fusillée. Des séparatistes contactent sa sœur Vera pour lui proposer de l’échanger contre quatre des leurs, retenus prisonniers par Kiev. C’est alors que les services spéciaux russes interviennent. ­Savchenko refait surface le 8 juillet dans une cellule de prison de Moscou.

Elle est présentée aux médias russes comme la complice du meurtre de deux reporters de la télévision nationale, tués le 17 juin sur un barrage séparatiste par deux obus ukrainiens, près du village de Metallist. Elle aurait joué le rôle de «pointeur» en communiquant à des artilleurs ukrainiens du bataillon volontaire «Aïdar» la position précise des deux journalistes. L’enquête progresse à toute vitesse. Vladimir Markin, le porte-parole du Comité d’enquête de Russie, affirme que les chances que la «terroriste» Savchenko soit libérée sont «comparables aux chances de Porochenko de remplacer Obama à la tête des Etats-Unis». Au passage, on note le contraste entre la rapidité dont fait preuve l’appareil policier russe avec Savchenko et l’indifférence, voire l’obstruction, dont font preuve les enquêteurs dans les meurtres de journalistes d’opposition, qui traînent pendant des années.

Nadejda Savchenko nie tout rôle dans la mort des deux journalistes. Elle raconte via ses avocats que sa fonction était de secourir les blessés lors des combats se déroulant autour du village de Metallist. Mark Feygin assure qu’elle dispose d’un alibi solide, n’étant pas sur les lieux au moment du bombardement.

Pour briser sa résistance, les autorités la placent près de trois semaines à «l’institut Serbsky», un hôpital psychiatrique moscovite tristement célèbre pour avoir persécuté de nombreux dissidents soviétiques. Les enquêteurs insistent sur l’étrangeté selon eux d’une femme non mariée et sans enfants à 33 ans.

Entre-temps, devenue un symbole en Ukraine, elle est placée en tête de liste du parti Patrie de l’ex-première ministre Ioulia Timochenko, afin de bénéficier d’une immunité parlementaire. Les élections législatives d’octobre 2014 propulsent Savchenko députée du parlement ukrainien. Elle siège même à l’Assemblée parlementaire de l’Europe (PACE). Les appels à la libération de Savchenko retentissent au plus haut niveau, mais Moscou reste intraitable.

«Le gouvernement ukrainien fait tout ce qui est en son pouvoir pour aider Savchenko, mais, se trouvant de facto en guerre avec la Russie, son influence est des plus réduites», explique son avocat. «D’après mes informations, François Hollande et Angela Merkel ont parlé de son cas avec Vladimir Poutine vendredi à Moscou. Mais, tant que la situation politique ne s’est pas éclaircie, il n’y a aucune raison de placer des espoirs dans la procédure judiciaire», tranche Feygin. Rouage de la propagande anti-ukrainienne russe, Savchenko risque d’allonger la liste des 5000 victimes du conflit qui déchire le Donbass.

«Médias russes, cessez de dresser les Russes contre les Ukrainiens. C’est la Russie qui a déclenché la guerre en envahissant la Crimée»

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