Parler évidemment d’Amnesty International, puisqu’elle en est la porte-parole pour la section suisse depuis 2011. Evoquer la nécessité de solidarité avec les Afghan-e-s en danger, ces femmes et ces jeunes filles du Tigré réduites à l’état d’esclaves sexuelles, la mort liée à leurs conditions de travail de milliers de migrants au Qatar. Ce n’est pourtant pas le dernier rapport annuel sur les atteintes aux droits humains qu’elle nous tend mais… un roman. Titre: Souvenirs en similicuir.

Nadia Boehlen l’a écrit. On met donc un peu de côté les blessures du monde et l’on regarde les siennes. Car le récit en partie autobiographique raconte un début de vie pas des plus faciles. Une figure revient le long des 156 pages, celle de sa mère et au fond celle de beaucoup de femmes de l’époque qui ne sont pas nées «avec une cuillère en argent dans la bouche». «Une vie dépréciée, discriminante, elle était pourtant vive et très intelligente», résume-t-elle.

Un sentiment d’illégitimité

Nadia dit qu’elle lui doit son côté batailleur, cette nécessité de s’instruire, de s’éduquer. «Quand je me suis assise pour la première fois sur les bancs de l’université, je ne me sentais pas à l’aise, j’éprouvais un sentiment d’illégitimité. C’est une amie étudiante qui m’a convaincue que j’étais à ma place», témoigne Nadia Boehlen. Elle dit s’être elle-même «lettrée» (Toni Morrison, Annie Ernaux, Elena Ferrante…), parce que dans la famille on ne lisait pas.

Son roman a pour décor initial un village de pierres au Tessin. Dix enfants dans la maison dont la mère de la narratrice. Elle aime l’école, mais on lui fait sentir qu’elle est de basse condition «en pointant ses manières, son langage et ses vêtements». Ce genre de fille est destinée au mariage, pas aux études. Elle apprend l’allemand chez des religieuses à Lucerne, migre dans un quartier italien de Zurich, travaille dans un kiosque. Un étudiant en médecine la courtise, la marie, n’est pas toujours gentil avec elle. «C’est comme ça, le mariage», élude-t-on lorsqu’elle appelle au village. Il la frappe. Elle retourne au Tessin, se sépare du mari violent. «Un statut qui va lui coller à la peau. Qui voudra d’une divorcée?» interroge l’auteure.

Elle s’éloigne du «petit pays». Pour Genève, ville lumière, internationale. Y être anonyme, dé-stigmatisée, et puis ce ne sont pas les emplois qui manquent. Elle aide Andrea, un cousin, qui vend des châtaignes dans un cabanon des Rues-Basses puis trouve un logement et un travail chez Fiat. Elle est jolie, manie l’italien, l’allemand, le français: elle sera réceptionniste. Un mécanicien bernois de la Fiat qui a des allures de Sicilien tourne autour d’elle. L’emmène manger des filets de perches dans les auberges de la campagne genevoise. «Il va marier une Tschingg (ritale)?» s’inquiète la future belle-famille.

Mais mariage quand même, donc. Deux filles naissent, dont la narratrice qui grandit avec un père déprécié par son épouse – «il a même pas étudié, j’ai honte, il a les mains toutes noires» – et une mère dont les gestes d’affection sont rares. Le père pourvoit à cette tendresse. A l’école, les résultats sont très bons mais l’excellence est demandée. «Mes résultats doivent refléter son intelligence, la capacité qu’elle aurait eue de réussir, si la possibilité lui en avait été donnée», écrit Nadia Boehlen.

Des biais, des détours

Elle dédie Souvenirs en similicuir à ses parents, «avec amour». Car il y en a. Avec le temps, il s’affirme, par des biais, des détours. «Ma mère qui n’ouvrait jamais un livre lit tout ce que j’écris jusqu’à ma thèse», confie Nadia. Celle-ci décroche en effet à Genève un doctorat en relations internationales, spécialisation histoire et politique. Titre de la thèse: «Les sociétés allemande et française face à l’immigration 1945-1974.» Puis en 2005, elle s’en va vivre au Brésil, enseigne le français à l’Université de Bahia, danse avec les ballets de la ville. «Je voulais m’imprégner de culture populaire, par fidélité au monde de ma mère», dit-elle. Nadia Boehlen dit éprouver une fascination pour le «populaire», est à son aise avec les gens simples et modestes, moins avec les universitaires.

Elle publie en 2019 Les Poupées de chiffon, recueil de nouvelles dont certaines ont paru dans le magazine Amnesty et reflètent ses préoccupations pour les droits humains. Histoires de réfugiés, d’enfants sans papiers, d’égalité de genre, de femmes qui se battent pour leur indépendance et cherchent à se réaliser. Dans Souvenirs en similicuir, la narratrice raconte que sa mère ne lui a jamais dit clairement qu’elle avait eu un premier mari. Elle l’a appris lors d’une dispute avec son père. Le poids sans doute trop lourd du souvenir, l’humiliation subie.

Lorsqu’elle était étudiante à Genève, Nadia allait voir le cousin Andrea dans son cabanon à châtaignes des Rues-Basses. Homme devenu vieux mais demeuré lucide. Elle écrit: «J’aimerais lui dire que je me sens plus proche de son monde que celui que je côtoie, que je ne serai jamais complètement de ce monde auquel mes études me prédestinent, que je garderai en moi quelque chose de ma mère.»


Profil

1974 Naissance à Thoune.

2004 Doctorat en histoire et politique internationales.

2009 et 2010 Naissance de sa fille et de son fils.

2011 Nommée porte-parole d’Amnesty International Suisse.

2019 Publie «Les Poupées de chiffon» (Ed. Slatkine).

2021 Publie «Souvenirs en similicuir» (ibid.).


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