Nafissatou Diallo, renaître par la cuisine africaine

Reportage L’ex-femme de chambre qui avait accusé Dominique Strauss-Kahn de tentativede viol tientun restaurantdans le Bronx

Pour la Guinéenne, c’est une façonde tourner la page

On est loin des mondanités de Midtown, des paillettes et des grands de ce monde qui séjournent dans les luxueux hôtels de Manhattan. Chez Amina, le long de la Boston Road, l’atmosphère est conviviale, presque familiale. C’est là que Nafissatou Diallo a ouvert son restaurant il y a six mois. A deux pas du Crotona Park, dans un quartier où réside une forte communauté d’Afrique de l’Ouest. Pour l’ex-femme de chambre de l’hôtel Sofitel, c’est une forme de résurrection après avoir été pendant plus d’une année sous les feux des projecteurs dans une sordide affaire de mœurs. En mai 2011, elle accuse Dominique Strauss-Kahn d’avoir tenté de la violer dans l’hôtel de Manhattan où elle travaillait depuis 2008. Arrêté alors qu’il est sur le point de s’envoler pour la France, DSK est d’emblée contraint de démissionner de son poste de directeur général du Fonds monétaire international, puis est incarcéré dans l’infâme prison de Rikers Island. Nafissatou Diallo doit néanmoins vite déchanter. Le parquet de New York estime qu’elle a livré un «récit erroné» des événements qui se sont déroulés dans le secret de la suite 2006 du Sofitel. Le 1er juillet 2012, il abandonne les poursuites contre le socialiste français qui aurait pu aspirer à devenir président de la République française si l’affaire du Sofitel et sa réputation de coureur de jupon ne l’avaient pas rattrapé.

Aujourd’hui âgée de 36 ans, la Guinéenne a donné une nouvelle orientation à sa vie. Elle a apparemment pu créer cette enseigne grâce à l’argent obtenu à l’issue d’un accord avec Dominique Strauss-Kahn, qui comparaît actuellement au procès du Carlton de Lille en lien avec le démantèlement d’un réseau de prostitution. La rumeur parle d’un arrangement financier de 1,5 million de dollars dont la Guinéenne aurait touché les deux tiers et qui aurait mis un point final à la plainte civile qu’elle avait déposée contre le patron du FMI.

En ce soir de février, après avoir été harcelée par les médias français et américains qui ont appris en début de semaine la nouvelle vie de la jeune Guinéenne, l’agitation est retombée. Longtemps invisible, Nafissatou Diallo finit par apparaître, vêtue d’une veste marron et d’une blouse noire, la tête recouverte d’un foulard. Mais elle ne répond plus aux journalistes qui l’ont placé, il y a un peu moins de quatre ans, dans une tourmente médiatique qu’elle a eu beaucoup de peine à gérer. Elle s’est contentée de lâcher, lors d’un bref entretien téléphonique avec le Parisien: «Ce restaurant, c’est ma nouvelle vie. Je suis retournée dans ce quartier car j’y ai toujours vécu. Et je ne sais pas rester sans rien faire. J’essaie de faire au mieux pour offrir à ma fille la meilleure vie possible.»

Attablés dans un coin du restaurant, qui peut accueillir près de quarante couverts, Camara, 33 ans et Sissé, 36 ans, sont des habitués de cette adresse qui se décrit comme «la meilleure cuisine de New York». Ils sont tous deux originaires de la capitale guinéenne Conakry et sont venus aux Etats-Unis avec l’aide de leurs oncles respectifs, actifs dans la diplomatie. Chez Amina, ils retrouvent les saveurs avec lesquelles ils ont grandi. Le premier est électricien et a de la famille à Genève. Le second, carrossier-peintre, est catégorique: «Nous aimons venir manger africain ici. Les assiettes sont généreuses et ce n’est pas cher.»

Tous deux se rendent à la Boston Road le samedi soir avec des amis. La diffusion, sur les quatre écrans de télévision du restaurant, des matchs de l’équipe guinéenne de football, – elle joue bien, dixit Sissé – crée parfois une ambiance surchauffée. «Contrairement à d’autres restaurants de New York, où on nous presse de finir notre repas, on a le temps de manger tranquillement avant d’aller en boîte», s’enthousiasme Sissé. Et Nafissatou Diallo? «Elle nous accueille toujours bien, poursuit-il. Elle est affable. Elle est de l’ethnie peule, nous sommes des Soussous, mais nous sommes tous Guinéens.»

Alors qu’à l’extérieur la neige crisse sous les pas et les âmes se font rares, la cuisine africaine de Chez Amina réchauffe les cœurs. Mais elle n’est pas exclusive, des steaks américains et des plats latinos étant aussi proposés. Le must, c’est le «foufou», un mets à base de manioc et de farine de plantain ou le Tiepu Yap, une sorte de gigot d’agneau accompagné de riz jolof et de légumes. La sauce d’arachides est aussi prisée. Proche de la mosquée Masjid Sidiki, le restaurant de Nafissatou Diallo propose de la viande halal et ne sert pas d’alcool, mais plutôt du jus de gingembre. On y mange tantôt avec des couverts, tantôt avec les doigts. Une serveuse francophone de Djibouti explique que la cuisine de Chez Amina est le reflet de ce qui se mijote au Sénégal, en Guinée, au Ghana, en Somalie voire même à Djibouti.

Pour Nafissatou Diallo, est-ce la fin d’un cauchemar et le début d’un rêve dont l’Amérique a le secret? Son ancien avocat Douglas Wigdor, qui s’est confié à la radio RTL, coupe court à toute vision romancée de l’affaire: «Elle a peut-être plus d’argent qu’elle n’en a jamais eu, mais je sais de façon certaine qu’elle aurait préféré rester femme de chambre dans cet hôtel, et que rien de tout ça ne soit arrivé. Car elle était heureuse.»

Est-ce la find’un cauchemarou le début d’un rêveà l’américaine?