L'avez-vous remarqué? Les candidats à l'apprentissage de l'italien sont en chute libre dans les écoles de Suisse romande, tandis que, bon an mal an, tout le monde continue d'étudier l'allemand. Et pourtant, les Romands qui «se débrouillent» en italien restent plus nombreux que ceux qui osent se lancer en allemand. Invités à démêler les causes de ce paradoxe, ils vous expliqueront, par exemple, que dans le village toscan où ils passent leurs vacances, l'épicière est strictement monolingue, mais tellement sympa que ça va.

En termes linguistiques, ce type d'échange s'appelle de l'«intercompréhension». Cela veut dire qu'on bricole pour se comprendre sans avoir appris. Autre exemple type: sachant le français et l'italien, vous vous apercevez en ouvrant le journal espagnol El Pais que vous arrivez à le lire dans une langue jamais apprise.

Les humains n'ont, bien sûr, pas attendu l'avènement de la linguistique pour pratiquer l'intercompréhension. «Depuis des siècles, les voyageurs qui parcourent l'Europe racontent comment ils se débrouillent», note Raphael Berthele, professeur de plurilinguisme à l'Université de Fribourg. La nouveauté, c'est que, il y a une dizaine d'années, l'idée est née d'élaborer des outils didactiques pour favoriser le multilinguisme réceptif, qui est la principale compétence sollicitée dans ce type d'échange. Le projet élaboré par Raphael Berthele et deux collègues didacticiens, Martin Müller et Lukas Wertenschlag, s'inscrit dans cette lignée. Il se propose de faciliter la compréhension du dialecte alémanique à tous ceux qui font la grimace en l'entendant. En attendant d'élargir le concept à l'italien. Fin octobre, le projet a reçu un prix d'encouragement de la Fondation Oertli.

La Suisse, à cet égard, n'est qu'une «Europe en miniature», ajoute le linguiste fribourgeois: le multilinguisme réceptif est actuellement un concept à succès dans les instances communautaires. «L'idée est de convaincre le public que comprendre une langue, c'est déjà beaucoup. Que tout enfant, lorsqu'il acquiert sa langue maternelle, passe par une longue période silencieuse où il comprend sans parler. L'autre idée de base, c'est qu'on n'est pas obligé de parler tous la même langue autour d'une table. Les échanges multilingues, ça marche très bien.»

Voilà donc le bon vieux modèle helvétique érigé en nouveauté européenne. «Bien des pays se rendent compte que leur langue n'a plus aucune valeur sur le marché européen, poursuit Raphael Berthele. Ils voient dans le multilinguisme réceptif un moyen de la revaloriser.» Plus généralement, cette approche constitue une réponse à la montée de l'anglais comme seule langue de communication, en Suisse comme ailleurs. C'est ainsi que les deux méthodes d'«encouragement à la compréhension» actuellement disponibles sur le marché ont bénéficié de l'appui de la Commission européenne.

La première, Galatea, propose, sur CD-Rom, un accès à l'espagnol, au portugais et à l'italien pour le grand public francophone*. La seconde, plus savante et disponible sous forme de livre, embrasse six langues romanes dans le manuel EuroComRom et huit langues germaniques dans EuroComGerm, auquel Raphael Berthele a participé**.

Car le multilinguisme réceptif se pratique d'abord entre langues d'une même famille. Cela explique pourquoi les Romands se rapprochent plus facilement de l'italien que de l'allemand. Et encore, il y a des familles dont les membres-langues ont une grande proximité linguistique entre elles, comme les langues romanes, qui ont développé une «grande tradition» de plurilinguisme réceptif. Le problème est déjà plus complexe avec les langues germaniques: «Entre le suédois et l'allemand, la distance est grande et il est plus difficile d'élaborer des passages de l'une à l'autre», explique le linguiste.

Et entre le Bärndütsch et le Hochdeutsch? Est-il vrai que les Allemands débarqués en terre alémanique ne comprennent pas un mot de ce qui se dit? C'est vrai pour les Allemands du nord, confirme Raphael Berthele. Il faut dire que les voisins immigrants ont de quoi être déstabilisés: «S'ils essaient de parler dialecte, on se moque d'eux. Et s'ils continuent de parler le Hochdeutsch, on les traite d'Allemands arrogants. Quoi qu'ils fassent, ils font faux!»

Les immigrés allemands, tout comme les immigrés d'ailleurs, constituent un des publics cibles de la future méthode en cours d'élaboration à Fribourg. Mais d'abord, il y a bien sûr les Romands. «Ils sortent de l'école en déclarant qu'ils ne savent pas l'allemand, mais tout de même, ils ont des bases, observe le linguiste. L'idée est de prendre appui dessus pour leur ouvrir la porte vers la véritable langue parlée en Suisse alémanique.»

Dans l'esprit de ses concepteurs, la méthode, qui devrait voir le jour l'an prochain, s'adresse tout particulièrement aux adolescents en passe d'entrer dans la vraie vie helvétique et de se heurter à la barrière du dialecte. Si tout va bien, certains d'entre eux auront déjà été invités à ouvrir leurs oreilles aux sons inconnus grâce au programme EOLE (Education et ouverture aux langues à l'école). «Le propos d'EOLE est de créer une attitude d'ouverture face à la diversité linguistique, précise Raphael Berthele. Nous venons dans un deuxième temps, avec un but plus pragmatique d'acquisition de certaines connaissances.»

Mais vrai, à la base, tout est question d'attitude. Raphael Berthele l'a vécu avec son fils: «Au début, en bon petit Fribourgeois, il ne voulait pas que je lui parle en dialecte alémanique. Je lui ai dit que c'était mon choix et ma langue, mais je ne me suis pas offusqué de ce qu'il me réponde en français. Maintenant, il a sept ans et il est très content que j'aie tenu bon.»

*On peut commander Galatea via http://www.generation5.com **Editiones EuroCom