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Longtemps, l’accouchement a été l’affaire des femmes. Apparue dans l’Antiquité et ancêtre du toujours actuel fauteuil d’accouchement, la chaise obstétricale reproduit «cette tradition d’enfanter entre des genoux féminins», avec ses bras en bois et son assise percée. Dans cet esprit de sororité, les premiers gynécologues de la Renaissance doivent opérer à l’aveugle, sous un drap «tendu du col du médecin à la taille de la patiente». Et quand, en 1676, ils peuvent accéder à l’entrejambe des parturientes, il leur est demandé «d’être fort négligés afin de ne donner aucune jalousie aux maris».

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Aujourd’hui, médecins et futurs pères sont associés sans réserve à cette étape cruciale, note Monique Bydlowski dans Devenir mère, un ouvrage qui vient de paraître chez Odile Jacob. Mais le refoulement est toujours à l’œuvre et de nombreux pères se retrouvent comme Joseph devant la crèche: «Un peu en exil. Il comprend que Marie et Joseph sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté. Il ne sait que dire de lui-même. Il adore et est heureux d’adorer», illustre la psychiatre, citant Bariona ou le Fils du tonnerre, un conte de Noël écrit par Jean-Paul Sartre.

Transparence psychique

Monique Bydlowski a travaillé trente ans à la maternité de l’Hôpital Antoine-Béclère, en région parisienne. Son rôle? Observer et écouter les mères, depuis les consultations périnatales jusqu’aux lendemains de couches, en passant par la naissance. «Comme l’avait compris le chef de service, pour un travail fécond, aucun lieu ne m’était interdit.» C’est que, souvent, l’accent est mis sur le côté physiologique de l’accouchement et le bien-être du bébé. Or, assure la spécialiste, la femme enceinte est «psychiquement transparente». Des réminiscences du passé et des fantasmes habituellement tenus secrets viennent aisément à sa mémoire.

Une transparence dont témoignent les Madones de la Renaissance, poursuit la psychiatre. «Souvent, ces Madones affichent un regard oblique: leurs yeux sont tournés vers l’intérieur d’elles-mêmes et non vers l’enfant.» L’avantage de cet état de transparence? Etre propice aux réglages ou autres réparations psychologiques. En tant que «crise maturative», la grossesse est comparable à l’adolescence et «il suffit parfois de restaurer l’enfant que la future mère a été en exhumant un conflit intrafamilial ancien pour dédramatiser une situation à peu de frais».

Douleurs et angoisses

Ce qui n’est pas du luxe, car, en se redressant, l’être humain a rendu l’accouchement plus douloureux sur le plan physiologique et plus compliqué sur le plan psychique. Le physique, tout d’abord. Chez les animaux, le fœtus s’étire transversalement et le travail de naissance ne rencontre pas d’obstacles mécaniques, détaille la spécialiste. A l’inverse, chez l’être humain, «la forme ovoïde de l’utérus et le fait que le fœtus doit tourner la tête la première et franchir un détroit osseux resserré» rend la délivrance plus douloureuse et plus périlleuse. Voilà pourquoi, jusqu’au milieu du XIXe siècle et même au début du XXe, la mort hante chaque accouchement. Aujourd’hui, dans les pays développés, le taux de mortalité est de moins de 0,3% et tout est tenté, normalement, pour réduire les douleurs à néant.

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«Mais ces progrès n’ont pas fait disparaître l’angoisse», note la psychanalyste. Qui ajoute, avec acuité, que, «lors de l’accouchement, la femme fait une expérience existentielle inconcevable: sa volonté est anéantie, son corps prend les commandes et s’ouvre malgré elle». Pas étonnant que ce moment soit souvent sexualisé, puisque, outre le rapprochement anatomique de ces deux expériences, dans la naissance, comme dans la jouissance, le corps impose sa loi à l’esprit.

La rocade de génération

Un autre élément psychique propre à toute naissance? La rocade de génération. «Etre parent pour la première fois implique de renoncer à sa propre position d’enfant, d’en finir avec l’idéalisation parentale et de reléguer père et mère dans la catégorie des vieux», sanctionne la psychiatre. Or, constate-t-elle, ce mouvement n’est pas simple dans notre société qui célèbre la presque éternelle jeunesse des seniors. Et il n’est possible que si le jeune parent s’identifie «de manière positive à ses propres parents», d’où la nécessité des réglages évoqués plus haut.

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A cet égard, la psychiatre se penche spécifiquement sur les liens entre la mère et ses parents. Déjà, dit la spécialiste, reprenant la doxa freudienne, «il n’y a pas de désir d’enfant chez une femme hors du désir incestueux». D’après le fondateur de la psychanalyse, «toute grossesse indique le désir d’obtenir du père le pénis dont la fille a été privée». Et, poursuit l’auteure, ce désir est partagé par le père lors de la première gestation de sa fille, avec, pour conséquence, des manifestations physiques, de «maladie, voire de décès» quand le lien n’est pas sain.

La charade de la procréation

Plus facile à imaginer, «lorsqu’elle enfante une femme rencontre sa propre mère et la prolonge, tout en se différenciant d’elle», poursuit la psychanalyste. «On a ainsi pu dire que les femmes qui détestent leur mère n’ont pas d’enfant, la haine ne permettant pas de s’inscrire dans la continuité.» A l’inverse, le besoin d’identification explique qu’une confiance éphémère s’établisse entre mère et fille, même si «d’intenses conflits ont marqué la relation jusqu’à cette date». C’est que, à travers le premier enfant, «une femme règle sa dette de vie à l’égard de sa propre mère et de la Terre-Mère».

Toutes ces données sur l’inconscient permettent à Monique Bydlowski de proposer cette charade psychanalytique en guise de cadeau de Noël. Mon premier, dit-elle, est l’identification à la mère fiable des débuts de la vie. Il s’agit pour la future parturiente de retrouver «l’amour pour sa mère, fontaine de tendresse». Mon deuxième consiste à recevoir, comme elle, un enfant de son père. «L’amour œdipien de la jeune fille culmine dans la réalisation de ce bébé.» Mon troisième est constitué par la rencontre adéquate de l’amour sexuel pour «un homme du présent qui va incarner idéalement la synthèse de deux amours précédente: père et mère». Et mon tout est «la conception et la naissance de cet être nouveau qui, au terme d’une attente, transformera la femme en mère». Il est né, le divin enfant!