«Une goutte d’eau de pluie qui tombe ici, dans quinze-vingt ans, sera mise en bouteille.» Une bouteille de la célèbre marque des bords du Léman français, s’entend, à la faveur de la perméabilité de ces terrains où l’eau s’infiltre à travers des sables plus ou moins fins. Et à travers des fragments de roches alpines transportées pendant l’ère glaciaire, qui favorisent la minéralisation en calcaire et en magnésium.

Ce chiffre presque vertigineux, c’est Pierre Loiseau qui le donne, 33 ans, technicien des marais et secrétaire du Syndicat intercommunal à vocations multiples (SIVOM) Pays de Gavot, qui regroupe les sept communes du plateau. Un érudit, ce Pierre Loiseau. Avec qui une balade apparemment banale se transforme en livre ouvert sur la science hydrologique.

Résumons. Le Pays de Gavot, dans le Chablais français, constitue un haut plateau surplombant le Léman. Il s’étend des gorges de la Dranse et des hauts d’Evian jusqu’aux montagnes des Mémises et de la Dent d’Oche, soit 8 kilomètres de long et 4 de large, et entre 650 et 1200 mètres d’altitude. Mais surtout, il s’agit de ce qu’on appelle l’impluvium des eaux minérales évianaises, source de richesse et de renommée locales.

Poursuivant cette exploration de la façade sud du Léman, nous avons grimpé à pied là-haut, jusqu’au lieu-dit Gremey, à une petite heure de marche de Saint-Paul-en-Chablais. Pour découvrir «cette surface sur laquelle les eaux météoriques issues des précipitations de pluie et de neige s’infiltrent pour aboutir en résurgence plus bas, après avoir traversé les couches morainiques qui les filtrent», explique Pierre Loiseau.

Notre technicien de l’environnement a ici une mission capitale, entre autres occupations administratives et pédagogiques: celle de gérer les marais, parce qu’ils sont «les garants d’une collecte et d’une redistribution souterraine de l’eau et jouent un rôle important dans son épuration».

Un puits de science que cet homme, qui vous invite à découvrir les choses par vous-même, intuitivement ou par déduction, au fil des connaissances que vous acquérez en le suivant sur ces chemins d’une grande beauté et pleins de surprises pour qui sait ouvrir les yeux et repérer libellules, sauterelles et criquets. Trois itinéraires sont possibles. Deux au départ du collège du Pays de Gavot: le marais du Maravant et «la mémoire des tourbières» à Vérossier-Haut. Et un au départ de la plage de la Beunaz, à Saint-Paul: «paroles d’étangs».

«Il y a une centaine de zones humides sur ce plateau, enchaîne Pierre Loiseau, soit 202 hectares.» Trente-huit d’entre elles font partie de Natura 2000, ce réseau de l’Union européenne destiné à préserver la diversité biologique tout en tenant compte des activités humaines. Elles abritent 477 espèces de végétaux recensées entre 1974 et 1997, dont 23 sont protégées: de magnifiques orchidées, par exemple! Plus des espèces rares aux noms poétiques, parfois reconnues d’intérêt européen: le papillon Nacré de la canneberge , la libellule Agrion de Mercure, l’orchidée Liparis de Loesel, l’écrevisse à pieds blancs ou le sonneur à ventre jaune (un amphibien). «Dans quelques années, on ajoutera peut-être le milan royal, qui niche sur ce territoire, et d’autres espèces d’oiseaux.» Enfin, là s’ébattent aussi le sanglier ou la rousserolle effarvatte.

C’est ainsi que Pierre Loiseau nous fait visiter «son» domaine, en équilibre sur des passerelles de bois qui évitent de se mouiller les pieds et d’endommager ces écosystèmes à la fois fragiles et rares que sont les bas-marais alcalins, les prairies humides et les petits lacs. Ou les tourbières, autrefois exploitées en substitut du charbon mais aujourd’hui protégées.

Au tournant du siècle passé, les zones intéressantes de tout ce bocage chablaisien où le pied a l’impression de fouler un trampoline ont été acquises par les communautés publiques afin de leur assurer un avenir qui préserve la qualité et la pureté des eaux minérales.

Cela fait maintenant quinze ans que le SIVOM Pays de Gavot s’est engagé dans ce projet de restauration et de valorisation des marais, avec ses partenaires. A lui de déterminer «quand il faut faucher, avec des tracteurs à pneus mous très larges qui n’écrasent pas tout sur leur passage».

Dans ce but, il a aussi réalisé les sentiers de découvertes décrits plus haut, équipés d’outils pédagogiques à destination, notamment, des classes vertes. Avec lesquels on explique quelles sont les bonnes pratiques en matière de haies, de fauche, de débroussaillage, de pastoralisme ou de pêche.

Mais ces marais, en fin de compte, ne constituent-ils pas des nids à insectes piqueurs? C’est aussi le boulot de Pierre Loiseau que de «démoustiquer». «Pour ce faire, on utilise un bacille qui attaque les larves en croissance. Pour la préservation des citoyens», cette fois.

Là s’ébattent aussi le sanglier ou la rousserolle effarvatte