«On m'a appelé, ce n'est pas de ma faute…» C'est la réponse, standard et piteuse, que l'automobiliste, coincé le téléphone à la main, donne au gendarme qui verbalise. Car c'est une constante, selon les études innombrables menées sur l'usage du téléphone en voiture: lorsque la sonnerie retentit, il faut répondre toutes affaires cessantes, quitte à mettre en danger la vie d'autrui et la sienne propre.

Ce nouveau phénomène de société est en passe de devenir un problème réel, tant l'usager se moque de l'interdiction qui lui est faite de téléphoner en conduisant. Aujourd'hui en France, 70% des appels passés avec un mobile le sont depuis une voiture, selon Le Figaro. Qui ajoute, avec un brin de mauvaise foi: «Et d'ailleurs, que peut-on faire d'autre dans les bouchons?» Bouchons ou pas, il est avéré qu'un très grand nombre de conversations sont de nature professionnelle, les gens mettant à profit le fait d'être enfermés dans leur voiture pour passer des coups de fil. Pratique!

Pratique, mais dangereux, beaucoup trop dangereux. Car téléphoner en conduisant dévore l'attention du conducteur, qui se retrouve encore plus diminué que s'il était sous l'influence de l'alcool: il ne voit plus ce qui se passe autour de lui. Selon une étude de l'Université de Leuven (Belgique), 42% de la signalisation lui échappe, et une fois sur quatre il se met en situation de refuser une priorité. De plus, il regarde moins les rétroviseurs et… ralentit. Trop sollicité, notre cerveau n'interprète plus que partiellement les informations qui lui parviennent via la «vision-tunnel» du conducteur. Celui-ci a bien le regard sur la route, mais il ne la «voit» plus. Le danger est alors maximal pour les piétons, les cyclistes et les motards. C'est que la distraction induite par le téléphone est beaucoup plus grande que l'écoute de la radio ou une conversation avec les passagers.

Le simple fait de répondre au téléphone signifie 6 secondes d'inattention. «Sur une autoroute, cela signifie 130 mètres les yeux fermés!», relève Magali Dubois, porte-parole du Bureau de prévention des accidents (BPA). Et lorsque le conducteur s'avise de composer un numéro ou de lire un message, les risques explosent, comme l'a montré récemment une tragédie en France voisine (voir ci-dessous). Les études montrent par ailleurs que plusieurs minutes après la fin de la communication, le niveau d'attention n'est pas revenu à la normale, certaines conversations pouvant avoir un impact émotionnel très fort.

La meilleure preuve des effets délétères du téléphone sur la conduite, c'est encore le comportement des conducteurs. Il est si caractéristique que les policiers repèrent sans difficulté un conducteur en faute: «Lorsque nous constatons une baisse de l'allure, de petits écarts, ou des changements de voie intempestifs, nous suivons le véhicule et constatons l'infraction», explique Guy-Charles Monney, porte-parole de la police cantonale vaudoise. «Mais peu de conducteurs assument, ajoute-t-il: la grande majorité prétend qu'ils ont été appelés…» Ce qui ne change rien à l'affaire, puisque l'infraction est réalisée: «Le conducteur vouera son attention à la route et à la circulation. Il évitera toute occupation qui rendrait plus difficile la conduite du véhicule. Il veillera en outre à ce que son attention ne soit distraite ni par la radio ni par tout autre appareil reproducteur de son», stipule l'Ordonnance sur la circulation routière.

Mais le tarif n'est pas très élevé: 100 francs d'amende, et aucun risque de payer davantage en cas de récidive, puisqu'il s'agit d'une amende d'ordre. Par rapport à certains pays européens, c'est une affaire: en France et en Grande-Bretagne, l'infraction fait «sauter» des points du permis de conduire, et les amendes peuvent être salées selon les circonstances.

Paradoxalement, les systèmes mains-libres échappent à l'interdiction, sous prétexte qu'ils permettent au conducteur de garder les mains sur le volant. En réalité, cette sécurité est une illusion. Aucune étude n'a pu prouver que les mains-libres étaient moins dangereux, et pour cause: comme l'écrit l'AAA, le grand club automobile américain, ce n'est pas l'appareil qui distrait le conducteur, c'est la conversation.

Faut-il donc serrer la vis, sévir davantage ou durcir la loi? Dans le canton de Vaud, la police amende une centaine d'automobilistes par mois, et en ville de Lausanne, où une campagne d'information a été menée en 2002, entre 110 et 187. Au vu des dizaines de milliers de conversations établies quotidiennement, ce n'est pas beaucoup.

«La loi serait plus efficace si elle était appliquée. La dangerosité de ce comportement est sans commune mesure avec la sanction», estime Ulrich Daepper, président de l'ATE-Vaud. Au TCS, Joël Grandjean indique que le grand club est contre l'usage du Natel en voiture. «Nous invitons les gens à ne pas répondre, ou à s'arrêter, et si c'est vraiment urgent, à utiliser un mains-libres.»

Va-t-on à terme vers une interdiction totale de téléphoner en voiture? C'est la mesure préconisée par le BPA – et par le fameux programme «Vision – Zéro». Une décision qui aurait le mérite de baliser la route pour les années à venir: déjà, internet a gagné les voitures, avant d'autres dispositifs tout aussi «distrayants», tels que le GPS et le «car-cinema». Et il faudrait encore conduire?