«Max», né l'année dernière à Altreu (SO), a passé l'été à manger des déchets ménagers sur une décharge publique près de Madrid. Il a déjà entamé son retour vers le Sud et se trouve dans la région de Meknès au Maroc. Dominique, né ce printemps à Damphreux (JU), se trouve à Lleida, à l'ouest de Barcelone. Marie, née en avril à Ungersheim en Alsace, y est retournée après un petit tour vers Dijon. Son compagnon Francis attend en ce moment à Gibraltar. Robert, né à Avenches, séjourne à Montpellier, accompagné de la soleuroise Lise. Son frère Werner, plus rapide, se trouve déjà au sud de Valence.

Et c'est qui, tous ces bébés voyageurs? Comme tout un chacun peut désormais le vérifier chaque jour sur le site Internet du Musée d'histoire naturelle de Fribourg, il s'agit de cigogneaux qui ont été munis d'une balise Argos dans le cadre du programme international SOS Cigognes, auquel le musée collabore avec la Société suisse pour la cigogne blanche. Après Max en 1999, 25 autres adolescents, dont 4 romands, ont été équipés d'un mini-transmetteur de 58 grammes (fixation comprise) grâce auquel on peut suivre leurs déplacements jusqu'au sud du Sahara à quelques centaines de mètres près. La précision de leur localisation, dit Adrian Aebischer, du musée de Fribourg, dépend de multiples facteurs. Tension de l'accumulateur solaire de la balise, position du satellite récepteur, nombre de signaux captés, conditions météorologiques.

Tous les soirs, les données recueillies par le Centre national d'études spatiales à Toulouse sont analysées et reportées sur une carte géographique que le grand public peut consulter quotidiennement en visitant le site du musée. Mais cette recherche coûteuse n'a pas été lancée uniquement pour satisfaire la curiosité des internautes ornithophiles. La cigogne blanche avait cessé de nicher en Suisse en 1950. On a pu la réintroduire en une dizaine d'endroits, dont deux en Suisse romande. La grande sécheresse au Sahel, son quartier d'hiver principal, est terminée. Et, cette année, plus de 150 couples se reproduisent à nouveau chez nous, mais avec un succès encore mitigé. Trop d'espaces humides naturels ont disparu. Notre agriculture utilise toujours trop de pesticides et bon nombre de couples ne trouvent plus assez de nourriture pour mener à bien une nichée chaque année. Mais le plus grand problème reste la première migration des jeunes vers l'Afrique. Nombreux sont les dangers qui les guettent: ils sont abattus par des chasseurs. Ils se cassent les ailes contre des câbles et des lignes à haute tension, ou sont électrocutés en se posant sur des pylônes mal isolés. Le positionnement précis des oiseaux permet maintenant à des équipes mobiles de chercheurs de suivre leurs protégés à la trace, de répertorier les problèmes observés sur les sites d'escale et de repos, ainsi qu'au cours de la migration, et de chercher des solutions. On espère alors pouvoir réduire de manière substantielle ces facteurs négatifs responsables de l'hécatombe au cours de la jeunesse. Une première source de mortalité jusqu'ici ignorée vient d'être identifiée. Le 15 août, les naturalistes accompagnateurs remarquèrent que deux des cigognes qui avaient passé la nuit perchées sur un château d'eau dans l'ouest de la Camargue n'étaient pas parties avec le reste du groupe! Les signaux venaient toujours du château d'eau! Quel ne fut pas leur étonnement lorsqu'ils découvrirent 13 oiseaux qui flottaient… à l'intérieur du bassin sans pouvoir en sortir! Heureusement, on a pu sauver le groupe entier, mais il faudra discuter avec les propriétaires de telles installations pour prendre des mesures adéquates. Deux autres mauvaises nouvelles viennent de tomber: les cigognes Sarah et Fürio sont mortes après être entrées en collision avec des câbles à haute tension.

Accessoirement, les scientifiques pourront aussi mieux évaluer les itinéraires des oiseaux, la durée des étapes et la vitesse de la migration. Ainsi, nous savons par exemple que Max, au lieu de traverser le Sahara, s'est contenté l'hiver passé de bourlinguer dans le Maghreb de fin août jusqu'au 21 avril, pour passer les quatre mois suivants dans le centre de l'Espagne avec un groupe de 800 autres oiseaux non nicheurs.

Site Internet du Musée d'histoire naturelle de Fribourg: www.fr.ch/mhn/cigognes