Dans l'immensité de la toundra arctique, trouver le pluvier guignard, un oiseau de la taille d'un merle et de la même couleur que les millions de cailloux qui gisent sur la mousse et les tapis de lichens, est une immense gageure. Surtout si l'on sait que le volatile ne se fait pas remarquer par son chant. Je me trouvais donc tout seul dans l'extrême nord de la Norvège, sur le Batsfjordfjell, à 71 degrés de latitude. Cela faisait huit jours que je courais les montagnes à la recherche de l'oiseau mythique.

Mythique car, voici septante-cinq ans, le célèbre photographe et écrivain suédois Bengt Berg avait été le premier à documenter son étonnante nature: l'oiseau qui ose couver ses œufs dans la main d'un homme! Berg avait passé des semaines à côté d'un guignard sur son nid. Il lui avait parlé pendant des centaines d'heures, lui avait apporté des vers et des larves, et gagné, petit à petit, sa confiance jusqu'au moment où l'oiseau avait accepté d'être touché et caressé. Finalement, Berg avait réussi à soulever toute la couvée d'œufs.

Depuis que j'avais lu ses récits, un de mes rêves était de pouvoir passer quelques heures en compagnie de cet animal. Mais, malgré des journées entières de recherche, des dizaines de kilomètres parcourus dans les régions les plus inhospitalières de l'Arctique scandinave, je n'avais rien trouvé. Certes, je possédais bien des indications fiables de diverses personnes. Mais chaque fois que je m'étais arrêté à une bonne «adresse», soit il pleuvait des cordes, soit j'étais bredouille.

Pourtant, j'avais bien étudié les mœurs de cette bête discrète. L'oiseau refuse de s'enfuir à notre approche, et c'est un problème! Il reste figé sur ses trois œufs, aplati contre le sol et immobile, en attendant que l'intrus disparaisse. On peut donc passer à moins de deux mètres sans s'en apercevoir.

«Si Dieu le veut»

Une fois de plus, je redescendais bredouille des hauteurs d'un fjell. Je pensais aux mots du vieux Lapon qui avait dit à Berg: «Ce n'est pas la peine de chercher un nid de Lahol (pluvier en lapon). Si Dieu le veut, il se trouvera un jour sur ton chemin, sinon tu ne le trouveras pas!»

Tout d'un coup, quelques pierres grises commencèrent à rouler. J'avais levé tout un groupe de guignards. Hauts sur pattes, avec une grosse tache rouge marron sur le ventre, un mince collier blanc au-dessous d'un poitrail gris perle et un visage aux fines barres noires et blanches, ils sont peut-être les échassiers les plus attrayants de l'Arctique. Il y en avait sept ou huit, très affairés à gober des larves et insectes en courant à une vitesse incroyable. Mais il n'y avait que des femelles! Plus grandes et colorées, celles-ci ne font que parcourir la toundra à la recherche d'un nouveau partenaire qu'elles délaisseront comme le précédent quelques jours plus tard. Le mâle s'occupe seul des œufs. Ainsi, une femelle peut donner vie à un nombre de poussins plus élevé, ce qui augmente les chances d'emmener en automne un ou deux jeunes survivants sur les sommets des montagnes africaines (en passant par les pâturages du Jura romand).

Pour cause de mauvais temps, j'ai dû patienter avant de reprendre mes recherches qui restèrent à nouveau vaines pendant toute une journée. Sur le chemin du retour, découragé, j'aperçus soudainement de nouveau une de ces «pierres» qui roulent. Une femelle, seule! Je suis l'oiseau avec mes jumelles. Je la perds de vue derrière une butte quand mon regard se fixe sur un minuscule trait horizontal noir et blanc. Avec mille précautions, je m'approche du guignard immobile. Je fais semblant de regarder ailleurs, tout en veillant de ne pas oublier derrière lequel de tous ces cailloux l'oiseau se cache. Celui-ci devient de plus en plus plat.

Une demi-heure plus tard, je suis assis à moins d'un mètre de «mon» guignard. Je peux enfin le regarder en face. Je lui parle, ce qui a l'air de le rassurer. Parfois, lorsqu'un oiseau de proie ou un corbeau passe à l'horizon, il ne fait même plus attention à moi. Je ne représente pas plus de danger pour lui que ces rennes qui passent parfois par ici. Il a compris que je ne lui veux aucun mal. Et je suis à nouveau obligé de penser à Bengt Berg qui disait que la plus grande difficulté que l'homme éprouvait à vivre en bonne entente avec un animal sauvage, était son manque de patience!

Un des buts de mon long voyage est atteint: je me trouve à des dizaines de kilomètres du village le plus proche, en tête à tête avec un oiseau sauvage pour lequel j'étais un parfait inconnu – ou pire, un danger potentiel – et cette créature m'a adopté sans broncher comme un élément faisant partie de son environnement. Quel être humain serait capable d'en faire autant?