L’amour en Suisse (4/5)

«Je n’aurais pas vécu ma transition aussi bien sans elle»

Lucie et Mo s’aiment depuis cinq ans, durant lesquels Mo est devenu un homme. Le regard d’autrui, les hormones et les opérations n’ont pas eu raison de leur couple

Ahhh l'amour, ses multiples formes et visages, ses chemins de traverse... Cette semaine, «Le Temps» vous propose de découvrir des histoires atypiques, incarnant la diversité des situations vécues dans notre pays, à travers le dialogue de couples suisses.

Les épisodes précédents:

Lucie a 17 ans lorsqu’elle rencontre Mo, à sa sortie des cours à Genève. Immédiatement, le charme opère. Mo a cinq ans de plus, des yeux verts, est couverte de tatouages et porte des costards. Mais Mo n’est pas bien dans sa peau. Après quelques mois de relation, l’évidence apparaît: elle est un garçon. Commence alors un long processus de transition, entre coming out, prises d’hormones et premiers poils de barbe, que les amoureux vivent ensemble, défiant les normes et les cases. Cinq ans après, le jeune couple tient bon malgré les difficultés traversées. Qui ne sont pas forcément celles que l’on croit.

Lucie: On s’est rencontrés en 2014. J’étais à l’école et Mo travaillait déjà. Il avait une espèce de demi-histoire pas très sérieuse avec une de mes copines et un jour, elle l’a amené. Pour moi, ça a tout de suite été le coup de foudre. Pour lui… non!

Mo: Quand Lucie est arrivée, je me suis dit qu’elle était super belle mais elle ne m’a pas beaucoup parlé. Comme j’étais plus âgé, et très tatoué, tout le monde me posait plein de questions. A ce moment-là, j’étais dans le corps d’une fille, on me considérait comme une fille, même si j’allais déjà au boulot en costard. J’étais hyper mal dans ma peau, mais je ne connaissais pas les personnes transgenres, je n’avais aucune idée qu’il était possible de changer de genre.

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L: On est devenus amies pendant un long moment, puis amantes en quelque sorte, et au bout de huit mois, on s’est mis ensemble. A ce stade, je me considérais comme bisexuelle, même si je n’avais jamais eu de relation avec une fille avant. Ma maman, qui connaissait déjà Mo, m’a demandé: «Mo, c’est ton amoureuse?» et j’ai répondu oui. J’ai la chance d’avoir des parents extrêmement ouverts, j’ai eu le coming out le plus facile du monde. Mon père m’a dit: «Tu pourrais être avec n’importe qui, même une chèvre, tant que tu es bien dans ta vie.»

M: Ensuite, j’ai rencontré les amis de Lucie. Dans ce cercle, il y avait un homme qui avait déjà transitionné, et c’est là que j’en ai entendu parler pour la première fois. Mon cerveau s’est comme arrêté, tout à coup, j’étais sûr que c’était ça. Depuis tout petit, je me suis habillé comme un garçon, on me disait que j’étais un garçon manqué. J’avais l’impression que mes parents m’avaient raté. J’essayais de m’habiller comme une fille mais j’avais l’impression d’être travesti, que tout le monde le savait et m’observait. Je me disais que ça allait passer en devenant adulte, mais ça n’a pas été le cas. Je l’ai tout de suite dit à Lucie. Je n’ai jamais eu peur de lui parler de quoi que ce soit. En plus elle était là à ce moment-là, elle a dû voir que cette rencontre m’avait remué.

L: Je pense qu’on a tous les deux compris. Après, on s’est renseignés ensemble parce qu’on n’y connaissait rien: comment ça se passe, les démarches, les possibilités de prises en charge par l’assurance… on en a beaucoup discuté.

M: J’ai dû te poser la question de savoir si l’idée que je sois un garçon te dérangeait.

L: Tout le monde m’a posé la question. Et d’ailleurs, j’ai toujours donné la même réponse: même si l’enveloppe change, ça reste la même personne. Depuis le début, j’aime Mo, et d’une certaine manière, Mo a toujours été un homme. Sauf qu’avant, il ne savait pas que c’était possible. Qu’il ait de la barbe ou qu’il n’en ait pas, qu’est-ce que ça change? L’important, c’était qu’il soit heureux, d’autant plus que j’avais vu sa souffrance, je savais que cette transition allait être une libération.

M: Ma transition, je n’aurais pas pu la vivre aussi bien sans elle. C’est un long processus, que j’ai entrepris avec les HUG. Ils demandent un à deux ans de suivi psy avant de donner le feu vert pour la prise d’hormones, histoire que tu sois sûr de ta démarche. Ensuite, tu as accès à la chirurgie. Mais il y a plusieurs étapes à passer avant: t’habiller dans le genre, ce que je faisais déjà, et demander à ton entourage de te genrer au masculin, c’est-à-dire d’employer «il» plutôt qu’«elle».

L: Je pense que de tout l’entourage, je suis celle qui a eu le plus de facilité à switcher. Au début, ça m’a fait un peu bizarre, je me suis trompée de pronom deux trois fois mais ensuite, ça a suivi assez naturellement. Aussi parce qu’on ne se connaissait que depuis un an.

M: C’est normal que les gens se trompent, au début. Avec mes parents, c’est encore parfois difficile aujourd’hui. Ce deuxième coming out était difficile. Pour l’annoncer à mon père, j’avais pris Lucie avec moi… On vient de Grèce, c’est une autre culture. Et puis j’ai trois petits frères, donc j’étais la seule nana de la famille… Pendant très longtemps, mes parents n’ont pas accepté ma transition. Je me rasais pour aller les voir. A ce moment-là, la mère de Lucie a été un énorme soutien. C’est elle qui m’a amené à l’hôpital et qui était là à mon réveil. Mais avant tout ça, il y a eu la testostérone et ses effets. C’était comme une deuxième puberté! Durant l’été, j’ai mué. A chaque fois que je rigolais, ça partait dans les aigus, c’était atroce! Puis il y a eu l’acné, et mes trois premiers poils de barbe, dont j’étais très fier.

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L: Dans mes archives, je dois avoir au moins 1500 photos de ces poils-là. Mo me disait: «Prends-les pour que je puisse les voir!» C’était cool de le voir tellement impatient… Pour moi, la transition a été assez progressive, diluée, d’autant qu’on habitait ensemble et qu’on se voyait tous les jours. Ce n’est pas comme se réveiller un matin à côté de quelqu’un qui a tout à coup une barbe!

M: Ma transition s’est achevée, à mes yeux, avec l’opération de ma poitrine, il y a deux ans. C’était l’une des choses qui me dégoûtaient le plus chez moi, une angoisse. Je mettais une brassière tout le temps et des vêtements en taille L pour qu’on ne voie rien. C’était le truc dont je voulais me débarrasser, et quand c’est arrivé, ça a changé ma vie! Esthétiquement, il y a une reconstruction au moment de l’opération pour que le torse ressemble le plus possible à celui d’un homme. Parce que les femmes ont plus de peau, et donc les tétons se trouvent plus bas que sur le torse d’un homme. La première fois que j’ai enlevé mon t-shirt, que j’ai senti l’air sur ma peau…

L: Avant ça, il a dû porter un bandage serré un mois après l’opération pour qu’il n’y ait pas d’infections. J’ai un peu aidé pour les soins: il fallait surveiller les pansements, appliquer de la crème sur les cicatrices pour qu’elles se résorbent, masser parce que des boules de gras pouvaient se créer sous la peau.

M: Elle m’aidait aussi à enfiler un sac-poubelle pour la douche et à me laver les cheveux.

L: Dans le lit, c’était délicat. Il fallait faire attention de ne pas le toucher à cet endroit, d’autant que je bouge beaucoup la nuit. Mais en réalité, j’avais toujours eu l’interdiction formelle de toucher sa poitrine, il ne le supportait pas. Sexuellement, je pense que cette opération l’a libéré.

M: Avant, quand on faisait l’amour et que je me voyais nu, je n’étais pas à l’aise.

L: La toute première fois qu’on a couché ensemble, ça avait posé problème. Moi, c’était ma première fois tout court, et lui était aussi stressé que moi parce qu’il dévoilait son corps. J’ai senti le malaise, les barrières. Ça m’a fait tellement de peine, d’autant que je m’en fichais: il aurait pu avoir un sein au milieu du front, ça n’aurait rien changé! Quand il a enlevé sa poitrine, c’était comme une revanche de cette première fois. Il y a eu cette phase de découverte de ce nouveau torse, tu peux toucher, t’appuyer dessus même, ça t’ouvre des portes, des positions que tu n’avais jamais imaginées (rire)! Tu passes un cap.

M: Même si j’ai de la chance, parce qu’à travers les yeux de Lucie, je ne me suis jamais vu comme une femme, au lit ou ailleurs. Ses yeux ont toujours été chargés de bienveillance et d’amour. Je voyais aussi qu’elle ne me dévisageait pas, qu’elle ne fixait pas mon corps avec un air de dégoût, ses propos étaient en accord avec son attitude, ce qui me rassurait. C’était un truc fort qu’on avait.

L: En fait, cette transition n’a jamais vraiment mis notre relation en péril.

M: J’ai quand même eu peur de la perdre. Parce que techniquement, je n’ai pas de pénis, et donc je ne suis pas un véritable homme biologique. J’avais peur qu’elle veuille partir pour quelqu’un qui en a un.

L: Et moi, je lui ai toujours répondu qu’on n’est pas amoureux de l’entrejambe d’une personne! Et puis comme c’est ma première relation sérieuse, je n’avais jamais rien fait avec personne d’autre donc je ne peux pas dire que cet élément me manque. J’ai surtout compris que cette peur, c’était un reflet de ses peurs à lui, de ne pas être suffisamment homme à ses yeux. Je l’ai rassuré sur le fait que je n’allais pas partir, et que ça ne changeait rien à son identité masculine.

M: Je pense que ceux qui disent que l’amour a un genre n’aiment pas réellement l’autre. On n’aime pas quelqu’un pour son corps mais avant tout pour qui il ou elle est.

L: Le nôtre a cherché à dépasser tous les codes.

M: Il faut aussi dire qu’avec la prise d’hormones, le clitoris peut pousser un peu, et c’est ce qui m’est arrivé. Ce n’est rien du tout mais pour moi, ça a fait une énorme différence. Aujourd’hui, on est comme un vrai couple cisgenre [dont le genre ressenti correspond au sexe biologique assigné à la naissance] hétéro. Dans les termes qu’on utilise aussi, qui se traduisent dans nos rapports sexuels. Lucie emploie les mots qui collent à ce que je veux être, et c’est fou comme le vocabulaire change les choses, ma perception, mes ressentis.

L: C’est bizarre au début, parce qu’on a grandi dans une société avec des normes qui genrent l’anatomie. Mais il faut sauter le pas, en discuter ensemble. Je n’ai pas trop cherché à me renseigner sur internet, mais j’ai découvert sur Facebook un groupe de personnes trans, et un autre qui rassemble leurs copines. J’ai fini par aiguiller plusieurs de ces filles.

M: On voit des témoignages de personnes trans qui se sont fait quitter ou n’arrivent plus à trouver de nouveaux partenaires.

L: Mais aussi certains qui quittent leur partenaire à cause de leur transition! Parce qu’ils deviennent enfin la personne qu’ils ont envie d’être, et ça veut parfois dire que le couple ne se correspond plus.

Ecouter l'épisode de notre podcast «Brise Glace»: Dans la vie d'Anabelle, ni femme, ni homme, ni transgenre 

M: Dans mon cas, j’ai l’impression que ma personnalité n’a pas changé, mais en même temps c’est tout un nouveau monde qui s’est ouvert à moi. J’en suis ressorti plus heureux, je me plais physiquement, je plais à d’autres gens, en soirée par exemple, ce qui n’arrivait jamais. J’ai eu envie de faire plein de nouvelles choses que je me refusais avant, et de les faire seul, ce qui a rendu les choses difficiles entre nous.

L: En fait, Mo est redevenu un ado. On s’est retrouvé en décalage parce que moi, j’avais déjà fait ce chemin. Il avait besoin d’avoir son propre groupe d’amis, de passer des soirées seul, de rencontrer d’autres gens… des choses qu’on avait l’habitude de faire ensemble. C’était dur pour moi. Je comprenais mais en même temps, j’avais l’impression d’être trahie, d’avoir fait tout le «sale boulot» et, une fois l’orage passé, de ne plus avoir d’importance.

M: Alors que ce n’était pas ça du tout! Avant, j’étais malheureux, donc ça m’aidait d’avoir Lucie auprès de moi constamment. J’avais besoin d’elle pour sortir de chez moi, pour vivre ma vie. Là, comme j’étais bien, elle a cessé de représenter une béquille. Mais ça n’a jamais changé l’amour que j’ai pour elle.

L: Le changement était compliqué, car abrupt. Tu te dis que tu as fait quelque chose faux, que quelque chose ne va pas, qu’il a quelqu’un d’autre… c’est un gros moment de remise en question. Il y avait beaucoup de colère mais il a fallu être rationnel, se dire que c’est normal, et mieux pour lui. Je pense qu’on a réussi à s’en sortir grâce à notre décision d’opter pour une relation libre. Libre de manière générale, à commencer par ne plus habiter ensemble. On ne savait pas ce que c’était de ne pas se voir, on ne s’était jamais manqué! Aujourd’hui, on est bien dans notre couple, même si on cicatrise encore des récentes blessures. Le lien qu’on a créé en traversant cette transition tous les deux, je pense qu’il nous tiendra toujours ensemble, c’est ce qui fait que l’on reste. Pour réparer ce qu’on s’est tant attachés à construire.


La transidentité: un peu de contexte

En 1972, la Suède devient le premier pays à autoriser les personnes trans à changer légalement de sexe.

En 2004, le Comité international olympique autorise les athlètes transgenres à intégrer les Jeux d’Athènes.

En 2014, l’actrice Laverne Cox devient la première personne trans à figurer en couverture du Times.

En 2017, un élève transgenre a été autorisé à s’inscrire sous son nom masculin à Genève. Une première en Suisse.

En 2018, le Conseil fédéral met en consultation un projet permettant de simplifier la marche à suivre pour enregistrer un changement de sexe et de prénom dans le registre de l’état civil. Cette même année, l’extension de la norme antiraciste aux discriminations fondées sur l’orientation sexuelle a abouti au Parlement - un référendum sera bientôt soumis au peuple-, mais n’inclut pas les personnes intersexes et transgenres.

En 2019, l’OMS retire définitivement la transidentité de la catégorie des troubles mentaux.

69% des jeunes trans* auraient déjà pensé au suicide et 50% d’entre eux ont été victimes de discrimination et/ou de violences à l’école, selon de récentes études menées en France, en Europe et aux Etats-Unis. A l’heure actuelle, aucune étude de ce genre n’a été menée en Suisse, mais les associations évoquent des chiffres similaires.

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