Société

Navajos, les guerriers des mots 

Poussés à la famine par les colonisateurs européens, oppressés par les Américains, les Navajos ont pourtant joué un rôle stratégique au sein des Marines durant la Deuxième guerre mondiale. Leur mission: crypter les communications grâce à leur langue ancestrale. Reportage au coeur de leur réserve

C’est un pays de déserts et de roches rouges, au coeur de la nation Navajo. Sur le podium d’une petite fête populaire, les Blue Bird Pin-ups et la chanteuse folk Sage Bond, perchée sur des talons vertigineux, rendent un hommage pimpant à leurs ancêtres, peuple d’agriculteurs et de sorciers.

Le village de Window Rock, Arizona, nom hérité de ce trou percé dans la montagne comme une invitation céleste, n’est pas seulement le siège du gouvernement Navajo, la plus grande tribu d’Indiens d’Amérique du Nord (332 000 membres selon un recensement US Census), c’est le mémorial sobre et sacré de plusieurs centaines de héros de guerre longtemps cachés dans les placards de l’Amérique: les Navajos Code Talkers (ou parleurs de code).

Langue cryptée

Durant la Deuxième guerre mondiale, 421 jeunes natifs américains furent recrutés par les Marines, au coeur de cette réserve grande comme deux fois la Suisse, pour combattre dans le Pacifique avec les brigades de transmission. Leur arme? Leur langue ancestrale, le Diné, qui allait servir de redoutable instrument de cryptage des communications.

Grammaire et syntaxe complexes, intonations subtiles, transmise uniquement à l’oral: aucune chance qu’elle ait été apprise par l’ennemi comme l’avaient fait les Allemands durant la Grande Guerre avec d’autres tribus, paria Philip Johnston, initiateur du programme, fils de missionnaire presbytérien ayant été lui-même élevé au contact des Navajos et inspiré par des expériences semblables menées avec les Comanches en Louisiane, quelques années plus tôt, ou avec les Choctaw en 14-18.

En mai 1942, dix-huit mois à peine après l’attaque-surprise des Japonais sur Pearl Harbor, l’armée américaine commence à former vingt-neuf Navajos («The first twenty-nine») qui inventeront les bases du code, à Camp Pendleton, Californie. 200 mots composent la grille initiale. 600 à la fin de la guerre.

Gardien du code

David Patterson, 94 ans, est l’un des douze Navajos Code Talkers encore en vie. Dans la banlieue d’Albuquerque, Nouveau-Mexique, où il vit avec son fils Patt, David a enfilé sa tenue de cérémonie pour nous recevoir. Ses médailles l’honorent autant que son grand âge. Motus sur ses faits d’armes et souvenirs confus mais il trouve la force d’articuler quelques mots en Diné utilisés il y a septante-quatre ans pour transmettre par radio les tactiques et mouvements de troupe ou dérouter les artilleurs et les pilotes de bombardiers japonais.

Deux techniques. Utiliser des mots complets de vocabulaire navajo. A-YE-SHI (oeufs) pour dire «bombes». CHAL (grenouille) pour «véhicule amphibie». LO-TSO (baleine) pour «Navire de guerre». Ou, lorsque ce n’était pas possible, énumérer le message, lettre par lettre. Pour un A, «Ant» (fourmis) en langue navajo: WOL-LA-CHEE. Ou '«Apple» (pomme): BE-LA-SANA. Pour un D, «Deer» (Cerf): BE. Ou «Dog» (Chien): LHA-CHA-EH. Et ainsi de suite.


Vidéo. Les indiens Navajo, les oubliés de l'histoire


Alors que les Japonais excellent dans le décryptage des transmissions, le langage des Code Talkers restera inviolé, plus précis, et surtout plus rapide que le morse ou que les machines à crypter. Le Major Howard Connor, officier de transmission de la 5e division, qui employa six Code Talkers vingt-quatre heures sur vingt-quatre durant les deux premiers jours de la bataille d’Iwo Jima, rappela ainsi leur rôle crucial dans les opérations navales: «Sans les Navajos, les Marines n’auraient jamais pris Iwo Jima.» Ses soldats avaient envoyé et reçu 800 messages sans commettre la moindre erreur.

Epinglée au mur dans la chambre de David Patterson, il y a l’affiche des «Windtalkers». Le film de John Woo avec Nicolas Cage s’inspire de l’histoire de ces hommes. Mais sa trame principale selon laquelle les soldats américains escortant chaque Code Talker avaient pour ordre de les éliminer en cas de capture par l’ennemi serait complètement fausse. «Nous étions tous des Marines. Et les Marines ne s’entretuent pas. Ils combattent côte à côte jusqu’à la mort», contredirent plusieurs témoignages de Navajos.

Reconnaissance tardive

Mais c’est sa poignée de main avec la star de la NBA Kobe Bryant et, surtout, avec le Président Barack Obama qui déclenchent le plus beau rire chez David Patterson. Cette reconnaissance par le grand public et par le gouvernement a pris du temps. Le programme a été déclassifié en 1968. Et c’est le 28 juillet 1982 seulement que Ronald Reagan prononça le 14 août journée nationale des Navajo Code Talkers en même temps qu’il adressa publiquement sa gratitude à tous les Indiens engagés dans l’armée pour «leur bravoure» et «leur héroisme», «qui devraient servir d’exemple à tous les Américains.»

Si David Patterson était membre de la 4e Division des Marines et a combattu de Guadalcanal en 1942 à Okinawa en 1945 en passant par les Iles Marschall, Kwajalein, Iwo Jima et Saipan, «nous, sa famille, n’en avons jamais rien su jusqu’en 1982», confie son fils, Patt Patterson. Partiellement dû au caractère classifié de leur mission, ce culte du secret est aussi un trait propre de la culture Navajo, rappelle Michael Smith, l’un des meilleurs connaisseurs des Code Talkers, lui même fils de feu Samuel Chelsea Smith Jr., au front pendant la Deuxième guerre mondiale.

«Mon père ne nous a jamais parlé de ce qu’il a vécu là-bas. Lorsqu’il est parti à la guerre, il est allé voir son grand-père pour une cérémonie qui a duré quatre jours. Lorsqu’il est revenu, il a fait pareil pour une cérémonie de purification. Son grand-père lui a demandé: Qu’as-tu ramené de là-bas? Qu’as-tu vu, entendu, senti? Confie-moi ces choses. Tout ce qui a touché ton être. Après que mon père lui a tout raconté, son grand-père lui a dit: Tous ces souvenirs sont désormais où ils doivent être. Ne les ramène jamais à la surface. Papa lui a donné le drapeau japonais qu’il avait gardé après une capture et n’en a plus jamais parlé à personne.»

Plus tard, Michael et son père retournèrent sur plusieurs lieux de guerre dans le Pacifique. Samuel Smith était «à la fois anxieux de remettre les pieds là-bas et de réveiller des souvenirs douloureux et soulagé de voir que cette zone autrefois sinistrée était désormais revenue à la vie et occupée par des familles.»

Mère patrie

A son retour en 1945, comme ses frères d’armes, David Patterson a ouvert un nouveau chapitre de sa vie: «Il a changé notre nom de famille, avant cela nous nous appelions «Bluehorse», et a quitté la réserve pour nous donner une meilleure chance dans la vie», raconte Patt, avant de se former comme assistant social et de retourner dans son village de Shiprock, Nouveau-Mexique pour une partie de sa retraite où David coule ses derniers jours auprès de son fils en jouant au bowling le dimanche et en passionnant pour les dernières technologies de communication, comme les smartphones, développées par… les Japonais.

Reste une blessure. Un paradoxe. Un douloureux non-sens qui traverse l’histoire depuis la colonisation. A l’instar d’autres tribus indiennes, les Navajo, une des civilisations les plus anciennes et les plus riches, 4000 ans d’histoire, poussée à la famine par les colonisateurs, puis, dans les années vingt, envoyé de force dans des internats d’Etat ou religieux pour effacer toute trace de leur culture amérindienne, langue natale comprise, se sont néanmoins portés à la rescousse de la nation sans hésitation lorsque les Marines ont frappé à leurs portes.

«Je crois que je peux parler pour tous les natifs américains. Nous sommes des guerriers. Lorsque l’ennemi attaqua Pearl Harbor, il attaqua notre pays, notre terre. C’était notre mission de la défendre. En dépit des atrocités commises par les Américains», confie Michael Smith au nom de ses ancêtres. Amérique se dit d’ailleurs NE-HE-MAH en Navajo: «Notre mère.»

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