Société

Ne pas allaiter, est-ce un péché?

Donner le sein, comme le recommande vivement l’OMS, ou le biberon? Dans les deux cas, les femmes se sentent oppressées par le jugement d’autrui. En France, une pétition a été lancée pour que cesse cette culpabilisation permanente des mères

«Twitter, c’est un peu comme «Un jour sans fin». À chaque fois que tu reviens, y’a un débat allaitement versus biberon.» Cette internaute a raison: l’allaitement est un marronnier sur les réseaux sociaux, un lieu d’affrontement, parfois d’insultes, où chacun (les hommes ne sont pas étrangers au débat) veut avoir le dernier mot. Au nom de son expérience personnelle ou de ses valeurs. Sur le fil Twitter, les pro-allaitement ont largement l’avantage, aidés par un environnement iconographique de rêve: des mamans top-modèle, souriantes, le teint lumineux, souvent en pull mohair, et des bébés qui semblent sortis du catalogue.

Depuis le 29 janvier, les partisans du sein maternel ont aussi des soutiens de taille: l’écologie, l’économie et la santé. Une étude publiée dans la revue médicale britannique The Lancet en chiffre les avantages: 800 000 bébés pourraient être sauvés chaque année, tout en faisant économiser des milliards de dollars aux systèmes de santé à l’échelle planétaire, et sans aucun risque pour l’environnement, contrairement à l’industrie des laits en poudre.

L’étude va dans le sens de l’OMS, infatigable militante du sein maternel, y compris dans les pays riches. L’organisation ajoute à la liste des bienfaits deux arguments de choc: les bébés ainsi nourris sont moins susceptibles de devenir obèses et ils auraient un QI supérieur. Dernière découverte, l’allaitement réduirait le risque de la mort subite chez le nourrisson. Bref, selon une twitteuse moqueuse, «pour l’OMS, le biberon tue»

Double contrainte

Relayées par les médias ces études mettent la pression sur les femmes. «Ah, tu ne nourris pas ton enfant?» s’est entendue dire une internaute prise en flagrant délit de biberon. D’autres se sentent discriminées de ne pas pouvoir ou vouloir le faire, ayant l’impression d’être des mères indignes, préférant leur confort à celui de leur enfant puisque, toujours selon l’OMS, «pratiquement toutes les mères sont physiquement capables d’allaiter et le feront si on leur fournit des informations et un soutien adéquat». Plusieurs twittos pointent la double contrainte: les six mois minimum et exclusifs recommandés par l’OMS ne correspondent jamais aux congés maternité. Comment faire?

À l’inverse, celles qui allaitent se disent souvent moquées, jugées sévèrement ou même censurées, notamment sur Facebook où le moindre sein est disqualifié.

Infanticide ou débile

Lasses de devoir se justifier en permanence, une dizaine de personnalités françaises ont réagi dans une tribune mise en ligne par Libération. Elles demandent que cesse cette culpabilisation permanente, vécue comme telle par 60% des femmes interrogées par le magazine Elle. Les signataires, qui disent de jamais avoir allaité, dénoncent ce qu’elles ressentent comme une propagande et regrettent que les études citées n’évoquent rien de la face obscure de l’allaitement (burn-out, dépressions post-partum, insomnies, douleurs) et des avantages du biberon, notamment un souci de parité puisqu’il peut être donné à parts égales par le père et la mère.

Elles estiment que l’allaitement relève d’un choix personnel et qu’il ne saurait être dicté par des acteurs privés ou par l’État. En 2010, Elisabeth Badinter écrivait la même chose dans «Le Conflit», dénonçant une alliance entre l’écologie radicale et les partis conservateurs pour sanctifier la mère au détriment de la femme. Son essai divisa violemment les féministes.

Les signataires de la pétition (plus de 1000 à ce jour), dans la mouvance de la philosophe libérale, estiment qu’il faut cesser «d’opposer les droits de la femme, et en premier lieu celui de disposer de son corps, aux devoirs de la mère, qui se devrait corps et âme à ses enfants», et surtout éviter de s’opposer entre femmes. Cesser de penser que celles qui préfèrent le biberon seraient des infanticides en puissance et celles qui préfèrent le sein des arriérées mentales. «Toutes se trouvent confrontées au même problème: le jugement d’autrui».

Publicité