Les robots et nous

Il ne faudra 
pas trop aimer nos robots

Quelles relations avec les androïdes? 
Faut-il définir une éthique? Va-t-on brouiller les frontières? Trois ouvrages récents défrichent le terrain de la sociabilité avec les nouvelles machines

Peut-être faut-il inverser la manière d’approcher la question. Pour l’instant, les fabricants de robots de service, qui commencent à viser le grand public, misent sur l’expression – la simulation – d’émotions par leurs machines, afin de les rendre sympathiques, presque humaines. Rapprocher l’androïde de l’humain.

Ainsi, en juin 2014, lorsqu’il présentait son robot Pepper, le président de Softbank se vantait de lancer, «pour la première fois dans l’histoire de la robotique, un robot avec un cœur». L’idée étant que nous n’avons aucune empathie naturelle ou spontanée à l’égard des robots.

En vidéo: la présentation, éloquente dans le propos, de Pepper par son fabricant.

Aucune empathie pour les robots, vraiment? Dans son nouvel ouvrage, Serge Tisseron prend le risque de postuler le contraire. Le psychologue et psychanalyste, fameux pour son analyse des images et des écrans, a été frappé par le fait que des soldats américains ont pris de grands risques afin de protéger des robots démineurs devenus familiers. Le dévouement de la machine la rend attachante, au point que l’on mette sa vie en danger pour la protéger, alors qu’elle est justement supposée servir les soldats. Il y a complète inversion des rôles.

Le robot, cet ami

Dès lors, il n’est pas exclu que le robot de la maison devienne un ami, ou presque. L’ingénierie avançant, la machine aura une forte autonomie et une grande capacité de mouvement. Surtout, sa puissance de calcul, liée à la connexion internet permanente qui permettra de chercher des réponses aux questions, des solutions aux situations, la rendra fort réactive.

«L’intelligence artificielle fait peur, l’empathie artificielle sera là pour nous rassurer», écrit Serge Tisseron: rien ne permet de nier que des humains s’attacheront aux robots. Il pourra exister de «parfaites idylles», rendues possibles par «une utilisation intensive des moteurs de recherche», la machine apprenant chaque jour au contact de son propriétaire. Le premier enjeu sera donc de «mettre des limites à la réciprocité» que l’homme pourrait ressentir face à l’empathie jouée du robot. En résumé, placer celui-ci dans son rôle précis.

Face au robot sympa, un «piège»

D’autant que l’«empathie entre l’homme et la machine pourrait constituer un piège redoutable», au moins pour deux raisons. D’abord, toujours connectés, les robots peuvent envoyer une impressionnante masse de données à leur producteur, ou d’autres opérateurs. Les superserviteurs «seront des super-mouchards», prévient Serge Tisseron.

Autre risque, plus profond, une évolution des relations humaines, certains pouvant souhaiter que le robot devienne la norme. Après tout, il sera un «partenaire idéal», à l’écoute constante, conservant chaque souvenir de notre vie et nos échanges avec lui, «dénué de tout narcissisme»… N’y aura-t-il pas la tentation de juger autrui selon les qualités attribuées aux humains de synthèse?

Liant sa réflexion à ses pensées sur les images, Serge Tisseron veut prévenir: «Après des siècles consacrés à nous convaincre que l’image n’est rien d’autre qu’un signe, ce serait un formidable retournement de l’histoire de penser qu’un robot ayant l’apparence d’un humain mérite un peu du respect que nous accordons à celui-ci.»

Une éthique à définir

Les interactions, les relations avec les robots posent ainsi des interrogations éthiques. C’est ce qu’abordent Paul Dumouchel et Luisa Damiano, respectivement professeurs à Montréal et à Messine. Paru cet hiver, leur livre est titré Vivre avec les robots, mais il est plutôt question de les penser. Les deux penseurs s’attardent sur les défis des émotions chez les machines, leur possible réalité ou non – en fait, selon la manière dont on définit l’émotion. Surtout, ils remettent en cause la manière dont on aborde, à ce stade, l’éthique robotique. Ils commencent par relever une «ambiguïté»: industriels et clients mettent en valeur l’autonomie des machines, tout en ne cessant de vouloir la limiter. Le robot doit accomplir une fonction bien précise, ce qui pose d’emblée une restriction. On veut donc le restreindre.

N’est-ce pas une erreur de départ? Les nouvelles possibilités offertes par les robots, les choix que feront les hommes de leur déléguer des tâches, donc des décisions, vont conduire à devoir définir les interactions. Les deux experts proposent une «éthique synthétique», évolutive. Il faut «prendre au sérieux l’idée que l’innovation éthique existe», lancent-ils. Plutôt que programmer des «règles prédéterminées», il vaudra mieux «prendre la mesure et être à l’écoute des développements en cours».


Un débat sur le site du «Temps»: Faut-il reconnaître des droits aux robots?


L’urgence du bonheur

Charles-Edouard Bouée, lui, plaide pour les bonnes vieilles règles. Avec le journaliste François Roche, ce consultant international dresse le panorama des disruptions en cours, depuis les mutations de l’entreprise aux robots, en passant par l’industrie 4.0 – dont il donne une définition compréhensible, ce qui est rare, évoquant les chaînes de production interconnectées, agiles, qui peuvent ajuster chaque produit.

Il se montre catégorique: «Il n’y aura aucune relation «humaine» entre l’homme et les machines.» Dans la «nouvelle révolution technologique», il n’y a aucune honte à rappeler les «valeurs anciennes» – en l’occurrence, il cite le confucianisme. Son conseil se fait pratique et malicieux: «Pour survivre au sein du nouvel âge des machines, l’homme devra produire ce dont elles seront toujours incapables, quel que soit leur niveau d’intelligence: de l’amour des autres, du bonheur, de l’humour. Jusqu’à aujourd’hui, aucun laboratoire au monde n’a été capable de construire un robot qui rit.» Qui sait…


Les précédents épisodes de notre série sur les robots

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