C’était le père de sa fille cadette et le mari qu’elle avait quitté. «Si tu pars, je ne m’en remettrai pas», lui avait-il dit: «Il y a des mots qui restent.» Ils étaient séparés, pas encore divorcés.

Quand la maladie a saisi cet élégant architecte de 50 ans – cancer du foie –, il s’est tourné vers elle. «Pas une seconde, je n’ai imaginé dire non: c’était une obligation. La culpabilité a joué pour beaucoup, la tendresse aussi.»

Elle l’a accompagné jusqu’au bout et ça n’a pas été de tout repos. A un moment, elle a appelé en renfort une tante à lui, qui est venue de Paris. «Il était fâché, mais dans un tel état, à la fin, que je prenais les décisions toute seule.»

Nicole Castioni, juge au Tribunal criminel genevois et candidate PS aux législatives françaises, a écrit un livre, paru en 2006, pour raconter ce «dernier partage»*. Elle y narre d’une belle plume comment son mari a longtemps nié sa maladie. Comment ils ont appris ensemble qu’il ne bénéficierait pas d’une greffe, comment elle a rempli pour lui le formulaire d’inscription à Exit, comment, à la fin, elle a tenu le verre de potion létale pour éviter qu’il ne tombe. Elle y dit aussi sa fierté de vivre dans un pays qui offre la possibilité de «mourir dans la dignité».

Avec le recul seulement, elle se demande: «Avait-il le droit de nous faire porter ça?» Elle avoue la «colère» qui la saisit parfois en pensant à lui. Et pense toujours à ce verre qu’elle a tenu pendant qu’il plantait ses yeux dans les siens: un geste qui la hante encore et qu’elle «ne referai [t] pas».

Nicole Castioni n’a pas changé d’avis sur Exit. «Si je devais légiférer, je serais la première à défendre la possibilité de choisir.» Elle pense que son mari «a eu peur face à l’étape extrême de la maladie», elle comprend sa panique à l’idée d’être diminué et dépendant, lui, le fringant quinca. Elle trouve que cette fin, c’était bien pour lui. Mais constate qu’elle l’a payée cher: «Je ne ferais pas ça à mes enfants.»

Les amis? Elle ne sait plus si c’est lui ou elle qui leur a dit. Elle a organisé les visites, ils ont défilé nombreux, ils ont pleuré. Quelqu’un a dit: «Connaître le jour et l’heure, ça sonne comme une exécution.» Mais, le jour dit, il n’y avait dans la pièce qu’elle et la tante de Paris: le mourant ne voulait pas «se donner en spectacle».

«Je ne me suis pas posé mille questions sur quoi dire à qui: j’ai géré l’urgence, à l’instinct. Dans ces moments-là, on est loin des considérations psychologiques.»

Des considérations qui vous rattrapent après: «Avoir la liberté de s’en aller avant la déchéance, c’est bien. S’interroger sur le poids qu’on fait porter aux siens, aussi.»

Si elle était Vaudoise, Nicole Castioni voterait pour un texte qui garantit le droit au suicide assisté en EMS mais «avec des garde-fous, spécifiés dans la loi». Pour le contre-projet, en somme.

* Le dernier partage. Mourir dans la dignité, Ed. Favre, 2006.