En retraite forcée depuis 1994, Fausto Cattaneo, 58 ans, a consacré ses cinq dernières années à deux passions. L'écriture du livre qui sort lundi* et le vélo. Signes particuliers: des copies de son disque dur sont à l'abri, dans un coffre bancaire, et il pédale armé d'un SIG calibre 9 chargé, car sa vie est en danger. «C'était dur de remuer mes souvenirs, de rouvrir mes blessures. Alors, je grimpais sur mon VTT et je retrouvais les idées claires, les mots justes.»

Deux roues, voilà tout ce qui lui restait après avoir été la roue motrice de la guerre contre les gros trafiquants, puis la cinquième roue du char. En effet, l'ex-commissaire de Bellinzone, qui dirigeait le groupe spécial pour les affaires sous couverture du crime organisé et représentait la Suisse dans les instances internationales ad hoc, était responsable de l'opération Mato Grosso lorsqu'il a été écarté de l'enquête et limogé en 1991. «Les deux procureurs du Sottoceneri et du Sopraceneri, Carla Del Ponte et Jacques Ducry, jouaient au tennis et moi j'étais la balle. Mais le plus grave, c'est que j'ai été dénoncé par des indicateurs, «des chasseurs de prime», que des policiers français et brésiliens corrompus ont laissé filer, avec des centaines de milliers de dollars. Je dérangeais leur trafic, et je dérangeais aussi certains notables. Pendant ma mise à l'écart, je me sentais comme enfermé dans un congélateur.» Fausto Cattaneo a été réhabilité trois ans plus tard. Entretemps, il est tombé malade, a divorcé, préparé son suicide et finalement décidé de vivre, pour que ceux qui avaient voulu sa peau ne viennent jamais rire sur sa tombe.

Aujourd'hui, il touche son plein salaire et il est à la retraite. Alors écrire ce livre, qui contient des révélations explosives (lire ci-contre), c'était «comme rentrer à la maison complètement ivre et n'avoir qu'une envie: vomir tout cet alcool». Mais c'était aussi l'occasion de remettre de l'ordre dans ses épais dossiers et de dévoiler au grand public comment on démantèle, sur le terrain, un réseau criminel. «J'ai fini de souffrir. J'espère que mon livre aura du succès, que je gagnerai beaucoup d'argent et que je pourrai finir de rembourser les dettes que j'ai dû contracter quand j'étais sans ressources. L'Etat, jusqu'ici, n'a pas voulu m'aider à les régler, bien qu'il m'ait abandonné avec 300 francs par mois pendant plus d'une année».

Parmi les mille histoires que ce conteur-né évoque, il faut bien ne retenir que quelques anecdotes.

Enfant, par exemple, il ne voulait pas devenir policier, mais cuisinier ou pilote d'avion. «Mes parents tenaient un restaurant et j'ai grandi près des fourneaux. J'ai tout appris de ma mère. Mon ami Dick Marty, notamment, trouve ma cuisine excellente. Je travaillais à l'aéroport militaire d'Emmen lorsque j'ai été pressenti pour reprendre l'auberge familiale. Ma jeune épouse, craignant la surcharge de travail, a refusé. Elle ne savait pas qu'elle lâchait la proie pour l'ombre, car c'est ainsi que je suis devenu flic. Lorsque j'étais infiltré, j'avais une fausse identité, une fausse maison, une fausse épouse – une policière – et je ne voulais pas terroriser ma femme en lui racontant ce que je faisais. Nous ne communiquions plus, et notre couple n'y a pas résisté.

»C'est par hasard que je suis tombé sur du gros gibier. Inspecteur des stups, j'avais des problèmes de conscience à mettre en prison les fourmis et à laisser dehors les éléphants. Je trouvais cela injuste. Un jour, accoudé au bar de l'Ascona Club, j'ai vu un jeune Tessinois minable que j'avais arrêté plusieurs fois, pour des broutilles. Là, il flambait. Il a bien dû dépenser 50 000 francs suisses en un soir. Il avait trop bu, et parlait de sacs d'argent, de drogue, de mafia, de Bolivie. Le barman m'a appris qu'il avait de nouveaux amis, des Sud-américains. Lorsque ces derniers sont venus le rejoindre au bar, j'ai téléphoné à mes collègues pour leur demander d'organiser un barrage routier et de contrôler leur identité. C'étaient les enfants de Roberto Suarez Gomez, qui était à la tête du cartel bolivien de la cocaïne et pesait plusieurs milliards de dollars. La DEA américaine, dont le chef d'antenne à Milan était mon ami John Costanzo, s'apprêtait à infiltrer son organisation. John m'a dit: bienvenue au club des taupes.»

Ce fut l'opération Hun. Bilan: la découverte que le nazi Klaus Barbie, dirigeant de l'escadron international des «fiancés de la mort», était un des pontes du trafic et qu'il était venu plusieurs fois en Suisse, muni d'un faux passeport, notamment pour acheter des avions. Beaucoup d'argent saisi et 600 kilos de pâte de coca interceptés dans un laboratoire bolivien. De nombreuses arrestations, dont celle de Junior Suarez, extradé de Suisse en Amérique, et celle de Stello Stevenoni, adjoint au maire d'Ascona, qui sera condamné à sept ans de réclusion.

«Quand on a vécu cela, on n'a plus envie d'aller chasser les fourmis» conclut Fausto Cattaneo.

* Comment j'ai infiltré les cartels de la drogue, éditions Albin Michel, Paris.